"Conversations entre adultes" de Yanis Varoufakis

Publié le par Michel Sender

"Conversations entre adultes" de Yanis Varoufakis

« La seule couleur qui perçait l’obscurité du bar de l’hôtel était celle du liquide ambré scintillant dans son verre. Je me suis approché et il a levé les yeux pour m’accueillir d’un hochement de tête avant de replonger son regard dans son whisky. Je me suis affalé dans le canapé moelleux, épuisé.

Sur le moment, sa voix, si familière, était à la fois imposante et sinistre.

– Yanis, dit-il, vous venez de commettre une grave erreur. (…)

– Vous avez gagné les élections ! » [*]

 

Ainsi débute, sur les chapeaux de roues, le livre où Yanis Varoufakis, ministre grec des Finances pendant 162 jours en 2015, raconte son parcours et les coulisses de ses négociations avec la « troïka » européenne, l’Eurogroupe, la Banque centrale européenne (BCE) ou le Fonds monétaire international (FMI) et d’autres à propos de la dette et de la situation économique de son pays.

Les élections en Grèce viennent de porter au pouvoir la coalition de gauche Syriza et Alexis Tsipras comme Premier ministre. Yanis Varoufakis, non membre de Syriza mais élu député apparenté, dépend directement du Premier ministre (il explique d’emblée qu’il a passé un pacte avec lui) mais il doit composer avec deux autres ministres des finances et avec les décisions de réunions internes (notamment « le cabinet de guerre »).

Nous voyons ainsi défiler de nombreux hommes politiques grecs, de multiples « experts » économiques et bien entendu le « gratin » mondial et européen : Christine Lagarde, directrice générale du FMI ; Mario Draghi, président de la BCE ; Angela Merkel, chancelière allemande ; des ministres de pays européens (Wolfgang Schäuble, Michel Sapin, Luis de Guindos, Pier Carlo Padoan, etc.) ; Pierre Moscovici pour la Commission européenne…

Nous entendons parfois mentionner Barack Obama ou François Hollande, mais la plupart du temps les négociateurs sont les responsables du FMI et de la BCE, des spécialistes non élus et auto-cooptés : très vite, nous comprenons que tous ont une vision brutale et sectaire de l’Europe, qu’ils n’ont que faire des résultats électoraux et des populations, qu’ils n’écoutent pas leurs interlocuteurs (« la technique de l’hymne national suédois »), qu’ils vivent dans un monde d’initiés (Varoufakis parle d’insiders) et de cousinage politico-social, qu’ils enferment les pays endettés dans ce que Varoufakis appelle « le supplice de la baignoire budgétaire ».

A été créée une Europe des capitaux et de la finance qui ne cherche qu’à réduire les coûts salariaux des entreprises et la protection sociale des travailleurs, sur un modèle néo-libéral et des schémas pré-établis la plupart du temps faux, qui conduisent à une austérité payée par les pauvres, dans une absence totale de contrôle politique des électeurs.

C’est ainsi qu’un rêve de liberté et de solidarité (les États-Unis d’Europe) est devenu un cauchemar de dogmatisme politique et de répression-régression sociale, accentué par les règles étouffantes d’une monnaie unique (l’euro) que chaque pays ne peut absolument pas aménager.

Un désastre, sur quoi le témoignage de Yanis Varoufakis restera précieux et vivace – et dont peut-être le prochain film annoncé de Costa-Gavras permettra une prise de conscience plus importante.

 

Michel Sender.

 

[*] Conversations entre adultes – Dans les coulisses secrètes de l’Europe (Adults in the room – My Battle With Europe Deep Establishment, 2017) de Yanis Varoufakis, traduit de l’anglais par Cécile Dutheil de la Rochère avec Abel Gerschenfeld [Les Liens qui Libèrent, 2017], collection « Babel », éditions Actes Sud, Arles, février 2019 ; 544 p., 10,70 €.

Publié dans Littérature

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