"L'Homme semence" de Violette Ailhaud

Publié le par Michel Sender

"L'Homme semence" de Violette Ailhaud

« Pour nous les femmes, il n’y a pas victoire mais vide et je joins mes larmes à celles de toutes les femmes, allemandes ou françaises, qui errent dans leur maison sans homme. Je pleure ces bras perdus faits pour nous serrer et renverser les brebis lors de la tonte. Je pleure ces mains fauchées faites pour nous caresser et tenir la faux pendant des heures. J’avais 16 ans en 1851, 35 ans en 1870 et 84 aujourd’hui. À chaque fois, la République nous a fauché nos hommes comme on fauche les blés. C’était un travail propre. Mais nos ventres, notre terre à nous les femmes, n’ont plus donné de récolte. À tant faucher les hommes, c’est la semence qui a manqué. » [*]

 

L’Homme semence de Violette Ailhaud, petit livre que j’ai trouvé récemment chez Emmaüs [**], fascine et retient l’attention dès sa préface, datée du 19 juin 1919 et qui nous assène : « J’ai décidé de raconter ce qui s’est passé après l’hiver de 1852 parce que, pour la seconde fois en moins de 70 ans, notre village vient de perdre tous ses hommes sans exception. Le dernier est mort le jour de l’Armistice, le 11 novembre dernier. »

L’ouvrage se présente comme le témoignage (transmis par testament en 1952 puis publié pour la première fois en 2006) d’une femme – morte en 1925 dans un village des Alpes-de-Haute-Provence – qui fait d’emblée référence aux mouvements en Provence de décembre 1851 en protestation du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte (le Napoléon-le-Petit de Victor Hugo) où les Républicains furent écrasés, tués ou déportés, et qui ont provoqué la mort de son père et de son fiancé, Martin.

Dès l’abord, ses déclarations pacifistes séduisent, de même que son appétit d’amour physique avoué crûment (« Une fois, une seule fois, je lui ai laissé caresser, à travers le tissu de ma blouse, mes seins de femme déjà prête à l’amour, déjà prête à se gonfler d’enfants », écrit-elle en parlant de Martin) et qu’elle assume avec les autres femmes du hameau : « nous étions d’accord : un jour un homme viendrait – s’il en restait – et nous devrions le partager, pour la vie de nos ventres ».

Quand, enfin, un homme arrive, elle en tombe amoureuse : c’est un homme – maréchal-ferrant de son métier – qui lit (« Pour moi, un homme qui lit ne peut être qu’un homme bon », précise-t-elle), notamment un livre qui « raconte l’insurrection des ouvriers de Bruxelles en juillet 1830 » ; c’est un homme attentionné ; elle se donne à lui avec passion (« Notre première rencontre physique va durer des heures ») mais lui « explique » ensuite « ce que nous attendons de lui ». Puis, cet homme, providentiel, repartira, pour toujours, à la fin d’un été, comme il était venu…

On comprend combien et pourquoi cette histoire bouleverse : à une époque où l’on parle tant de PMA et de GPA, un rappel simple de l’amour « biblique » ne peut que réjouir et faire rêver. Un peu trop, peut-être !

En effet, à la réflexion, on se dit qu’il s’agit d’une fiction, trop belle pour être vraie, d’un récit inventé. Ce qui intriguait des historiens et le magazine Causette [***] qui signala que Violette Ailhaud n’a jamais existé, qu’il s’agit sans aucun doute d’un pseudonyme, thèse aujourd’hui confirmé par deux articles de Vincent Quivy sur Slate.fr [****] ou, plus récemment, par une émission de La Fabrique de l’Histoire sur France Culture le 20 juin dernier [*****].

Dans son second article pour Slate.fr, Vincent Quivy pense même pouvoir attribuer L’Homme semence à la romancière provençale Maria Borrély (1890-1963), amie de Giono et dont plusieurs ouvrages sont republiés aux éditions Parole.

Et il reste sûr que L’Homme semence, admirable récit, fait fortement penser à L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono et réalise un semblable engouement communicatif.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Homme semence de Violette Ailhaud, collection « Main de femme », postface de Jean-Marie Guillon, éditions Parole (Coopérative Copsi), 83630 Artignosc-sur-Verdon [2008], 6e édition, juin 2012 ; 56 p., prix caché au stylo [8 €].

[**] Voir ce blog le 4 septembre 2019.

[***] « Le village sans hommes », article d’Anne-Laure Pineau, Causette n° 32, février 2013.

[****] « L’Homme semence est-il une nouvelle imposture littéraire ? » et « On a retrouvé la trace de la véritable auteure de L’Homme semence », articles de Vincent Quivy, Slate.fr, 3 et 4 décembre 2017.

[*****] « L’homme semence : une moisson d’histoire(s) », un documentaire de Victor Macé de Lépinay, La Fabrique de l’Histoire d’Emmanuel Laurentin, France Culture, 20 juin 2019.

Publié dans Littérature

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