Sur deux vers de "Roméo et Juliette"

Publié le par Michel Sender

Sur deux vers de "Roméo et Juliette"

« Sampson

Gregory, o' my word, we'll not carry coals.

Gregory

No, for then we should be colliers. » [*]

 

Découvrant ces jours-ci, sur lecteur-dvd, les images du Romeo + Juliet de Baz Luhrmann, film de 1996 qui transpose l’action de Roméo et Juliette à Verona Beach (un quartier de Los Angeles) à l’époque actuelle, j’étais frappé par la crudité du langage et par la rapidité des images.

En fait, j’ai très vite compris que, n’ayant jamais vu la pièce, j’avais un souvenir livresque de l’histoire.

En effet :

« SAMSON. – Grégoire, sur ma parole, nous ne supporterons pas leurs brocards.

GRÉGOIRE. – Non, nous ne sommes pas gens à porter le brocart »

de la traduction de François-Victor Hugo (1860) tirée d’un ancien classique Garnier-Flammarion, ne rendait pas vraiment justice à Shakespeare ;

« SAMSON. – Grégoire, ma parole, on ne va pas se laisser marcher sur les pieds.

GRÉGOIRE. – Sûr, autrement on pourrait nous traiter de pieds-plats » [**]

d’une version plus récente, guère mieux.

J’ai alors recherché sur Internet les diverses traductions des deux premiers vers de la pièce (d’ailleurs, non cités dans le film, qui, même s’il reprend le texte original, fait des coupures). D’abord :

« SAMSON. – Gregorio, sur ma parole, je ne l’endurerai pas ; une fois en colère, nous dégainerons. Je suis prompt de la main, quand je suis échauffé.

GREGORIO. – Oui, mais tu n’es pas prompt à t’échauffer »

de la traduction Le Tourneur du XVIIIe siècle qui avait provoqué l’ire de Voltaire dans une célèbre Lettre à l’Académie française du 25 auguste 1776 où il dénonçait l’édulcoration des traductions françaises de Shakespeare, proposant pour sa part :

« SAMSON. – Grégoire, sur ma parole, nous ne porterons pas de charbon.

GRÉGOIRE. – Non, car nous serions charbonniers » (« Ce sont de nobles métaphores de la canaille » en commentaire).

Ensuite, tout un florilège du XIXe siècle :

« SAMSON. – Grégorio, nous ne sommes pas hommes à porter patiemment le fardeau des injures.

GRÉGORIO. – Non, car alors nous serions des portefaix »

[traduction de Benjamin Laroche, 1839] ;

« SAMSON. – Grégoire, sur ma parole, on ne me fera pas supporter les injures.

GRÉGOIRE. – Non, car alors nous serions des charbonniers »

[traduction de Francisque Michel, 1840] ;

« SAMSON. – Tiens, Grégoire, sur ma parole, on ne nous fera plus avaler de pilules.

GRÉGOIRE. – Non, car elles pourraient bien nous donner la colique »

[traduction de François Guizot, 1862] ;

« SAMSON. — Grégoire, sur ma parole, ils ne nous monteront pas ainsi sur le dos.

GRÉGOIRE. — Non, car autrement nous serions des portefaix »

[traduction d’Émile Montégut, 1872] ;

« SAMSON. – Par ma foi, Gregorio, nous ne laverons plus les plats ni les écuelles.

GREGORIO. – Non, car alors nous serions des marmitons »

[traduction du « Répertoire d’Ernesto Rossi », 1875] ;

« SAMSON. – Ma parole d’honneur, Grégoire, ce ne sera pas à nous qu’on fera porter du charbon !

GRÉGOIRE. – Non, car cela serait un peu lourd pour nos épaules »

[traduction de Daffry de la Monnoye, 1886] ;

« SAMPSON. – Grégory, sur ma parole, nous ne porterons plus le charbon !

GRÉGORY. – Non. Car alors nous serions des charbonniers »

[traduction de Jules Lermina, 1898]

pas terribles (Jules Lermina copiant même Voltaire).

Pour le XXe siècle, je ne dispose que de la version française de Pierre Jean Jouve et Georges Pitoeff :

« SAMSON. – Ma parole, Grégoire ! nous ne mettrons pas ça dans notre sac.

GRÉGOIRE. – Hé non, parce qu’alors nous serions des chiffonniers »

créée le 11 juin 1937 au Théâtre des Mathurins (reprise dans les « Étonnants Classiques » de GF Flammarion en 2000).

Finalement, ce sera Oliver Py (Actes Sud-Papiers, 2011) :

« SAMPSON. – Dis, on va pas s’écraser !

GREGORY. – On va leur écraser la gueule, oui »

qui aura le meilleur et dernier mot !

 

Michel Sender.

 

[*] Romeo and Juliet (1597) by William Shakespeare, Acte I, Scene 1.

Sur deux vers de "Roméo et Juliette"

[**] Roméo et Juliette de William Shakespeare, nouvelle traduction de François Laroque et Jean-Pierre Villquin, Le Livre de Poche Théâtre, Librairie Générale Française, Paris 2005 ; 192 p., 2,30 € (impression d’août 2014).

Publié dans Littérature

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