"Wakefield" de Nathaniel Hawthorne

Publié le par Michel Sender

Portrait de Nathaniel Hawthorne par Charles Osgood

Portrait de Nathaniel Hawthorne par Charles Osgood

« C’est dans quelque revue, ou dans un vieux numéro de journal que j’ai lu cette histoire, soi-disant véritable, d’un homme, appelons-le Wakefield, qui avait abandonné sa femme pendant de longues années. Ce fait, en lui-même regrettable, n’a rien d’extraordinaire. Cependant, bien que celui dont il est ici question ne soit pas des plus graves, c’est peut-être le plus étrange exemple que l’on puisse rapporter touchant ce genre de délit matrimonial, et la manie la plus curieuse dans la liste des bizarreries humaines. Le couple habitait Londres. Un beau jour, sous le prétexte de faire un voyage, le mari prit un logement dans la rue voisine de son domicile légal, et, sans l’ombre d’un motif à un tel auto-bannissement, vécut là, caché de sa femme et de ses amis, pendant plus de vingt années. Chaque jour, durant cette longue période, il aperçut sa maison, et souvent même Mrs. Wakefield la pauvre délaissée. Puis, après un semblable écart dans son bonheur conjugal, lorsque sa mort parut un fait acquis, son nom presque sorti des mémoires et sa femme depuis longtemps résignée au veuvage automnal, il franchit un soir le seuil de sa maison, tranquillement, comme s’il se fut absenté la veille, et devint jusqu’au jour de sa mort le modèle des époux. » [*]

 

Ayant trouvé une nouvelle édition de La Lettre écarlate [**], par association d’idées et curiosité, je me suis plongé, essentiellement grâce à Internet et au site Gallica, dans les nouvelles de Nathaniel Hawthorne (1804-1864) qui demeurent très peu connues en France.

Et, bien sûr, je suis tombé sur Wakefield (des Contes racontés deux fois ou Contes deux fois dits), dont les premières lignes (le premier paragraphe) résument presque toute l’histoire et le mystère en fait jamais résolu ou apaisé… le reste du récit consistant à extrapoler à partir du peu d’informations fournies ou connues.

Cela donne une narration continuellement pince-sans-rire, une écriture savante et la morale incertaine et extatique d’un « Outcast of the Universe » (un Paria de l’Univers – pour reprendre le terme de traduction du titre français d’un roman de Joseph Conrad).

 

Michel Sender.

 

[*] Wakefield de Nathaniel Hawthorne, d’après la traduction française de E.-A. Spoll, dans Contes étranges de Nathaniel Hawthorne, Michel Lévy, 1876 (source gallica.bnf.fr).

Texte original : « In some old magazine or newspaper, I recollect a story, told as truth, of a man—let us call him Wakefield—who absented himself for a long time from his wife. The fact, thus abstractedly stated, is not very uncommon, nor—without a proper distinction of circumstances—to be condemned either as naughty or nonsensical. Howbeit, this, though far from the most aggravated, is perhaps the strangest instance, on record, of marital delinquency; and, moreover, as remarkable a freak as may be found in the whole list of human oddities. The wedded couple lived in London. The man, under pretence of going a journey, took lodgings in the next street to his own house, and there, unheard of by his wife or friends, and without the shadow of a reason for such self-banishment, dwelt upwards of twenty years. During that period, he beheld his home every day, and frequently the forlorn Mrs. Wakefield. And after so great a gap in his matrimonial felicity—when his death was reckoned certain, his estate settled, his name dismissed from memory, and his wife, long, long ago, resigned to her autumnal widowhood—he entered the door one evening, quietly, as from a day's absence, and became a loving spouse till death. » (Wakefield, paru dans The New-England Magazine, mai 1835 ; en volume dans Twice-Told Tales, 1837.)

[**] La Lettre écarlate (The Scarlet Letter, 1850) de Nathaniel Hawthorne, traduit de l’américain par Charles Cestre [Les Belles Lettres, 1955], éditions Pocket, Paris, avril 1996 ; 224 pages (photo de Demi Moore dans Les Amants du Nouveau Monde de Roland Joffé).

[**] La Lettre écarlate (The Scarlet Letter, 1850) de Nathaniel Hawthorne, traduit de l’américain par Charles Cestre [Les Belles Lettres, 1955], éditions Pocket, Paris, avril 1996 ; 224 pages (photo de Demi Moore dans Les Amants du Nouveau Monde de Roland Joffé).

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