"Un amour sans résistance" de Gilles Rozier

Publié le par Michel Sender

"Un amour sans résistance" de Gilles Rozier

« Si vous voulez que je vous raconte, mettez-moi du Schumann, la musique convoquera mes souvenirs. Des Lieder… Commençons par Schöne Wiege meiner Leiden. TAta TAta TAta TAta, quatre des plus beaux trochées du génie allemand. » [*]

 

Je viens de découvrir Un amour sans résistance de Gilles Rozier – que je connaissais comme traducteur du yiddish (notamment d’Esther Kreitman, la sœur d’Israel et Isaac Singer) mais dont j’ignorais les écrits personnels – et c’est un véritable choc, car il s’agit d’un récit troublant et admirable.

D’abord, on se lance dans un premier chapitre époustouflant, d’un humour décalé et sinistre, qui nous trace en quelques pages le résumé de l’itinéraire d’une famille française pendant l’occupation allemande : un père prisonnier en Allemagne ; une mère silencieuse ; une grande fille partie  de la maison ; une autre fille veuve d’un collabo, qui couche avec un SS et qui sera tondue et violée en pleine rue à la Libération…

Intervient également et surtout la personne qui raconte, un des enfants de cette famille, mais dont rien ne nous permet de lui attribuer un sexe : « J’enseignais l’allemand, un beau métier. Une belle langue, idéale pour aiguiser la sagacité des bons élèves. J’aimais sa littérature », dit-elle, dont on devine qu’il s’agit de quelqu’un qui adore l’ordre et la rigueur, plutôt la dissimulation de ses idées profondes.

On pencherait pour un narrateur masculin, hanté par un amour platonique avec un étudiant allemand, Hans-Joaquim, rencontré lors de ses études à Heidelberg et passionné comme lui par Thomas Mann et La Mort à Venise (« Der Tod in Venedig devint mon livre de chevet »).

Est-ce la raison pour laquelle, même s’il accepte de servir d’interprète aux occupants, le personnage principal décide de rapatrier tous les livres des auteurs interdits par les Nazis (« Heine, von Horvath, Arnold et Stefan Zweig, Wassermann, Werfel, Schnitzler, Thomas et Heinrich Mann, les ennemis de l’Allemagne éternelle ») dans sa cave, dissimulés dans un réduit derrière des cageots vides ?

Finalement, la personne qui s'adresse à nous décide de « convoler en justes noces, comme on dit » avec Claude, quidam au prénom unisexe, dans une union qui ne sera d’ailleurs jamais consommée, un mariage blanc, de son aveu même…

Car, petit à petit, la sincérité de notre protagoniste primaire devient plus grande, plus essentielle, à travers la littérature et un amour véritable, partagé, assumé, avec Herman, un jeune juif né en Pologne, qui parle et lit le yiddish, et qu’il va cacher dans sa cave, avec les ouvrages prohibés…

Notre professeur dogmatique va découvrir alors la subtilité du yiddish, une langue au vocabulaire et à la sonorité très germaniques mais composée et écrite dans l’alphabet hébreu, où les poèmes d’Heine gardent toute leur initiale harmonie, dans une communion absolue.

Dès lors, sans dévoiler plus les beautés et l’intelligence du texte, nous pouvons dire que cet amour devient effectivement sans résistance, sans ambiguïté, immuable et infini.

 

Michel Sender.

 

[*] Un amour sans résistance de Gilles Rozier [Éditions Denoël, 2003], collection « Folio » [mai 2005], éditions Gallimard, Paris, janvier 2006 ; 192 pages (catégorie F7).

Publié dans Littérature

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