"Une saison à Bratislava" de Jo Langer

Publié le par Michel Sender

"Une saison à Bratislava" de Jo Langer

« Les banquettes sont très dures. Nous sommes douze dans ce compartiment prévu pour dix personnes. Ça pue le sous-vêtement pas lavé et le mauvais alcool mal digéré. La lumière ne fonctionne pas, les ampoules sont peut-être grillées ? Ou peut-être quelqu’un, dans le compartiment, a-t-il décidé que cette longue nuit de voyage ne serait pas employée à perdre son temps à lire des livres ? Dans le deuxième cas, ce quelqu’un est quelqu’un de suffisamment important pour ne pas vous donner envie d’entamer la moindre controverse à propos de l’obscurité qui règne à bord du Prague-Bratislava Express, en cette nuit d’août 1951. » [*]

 

Relire Une saison à Bratislava de Jo Langer reste toujours primordial quarante ans après.

D’abord, parce que, dans son entretien de présentation, Simone Signoret reconnaît avoir rencontré à deux reprises (en 1957 et 1967) sa « cousine de Bratislava » et ne pas avoir pu communiquer avec elle lors de ces rendez-vous manqués. Elle explique alors clairement le contexte de la traduction française du livre, une façon de réparer « un des grands moments » de sa « mauvaise conscience » : « Je veux que ce livre soit connu, parce que c’est ma façon à moi de payer par mon travail la dette que j’ai à son égard », tout en ajoutant, « parce que je l’ai trouvé passionnant et étonnant de bout en bout et même parfois franchement rigolo ».

Car, en effet, on comprend très vite que, même si, jeune femme juive hongroise ayant rompu avec sa famille bourgeoise, elle fut séduite par l’idéal communiste de l’homme qui devint son époux, elle n’en partageait absolument pas le sectarisme borné.

Exilée avec lui depuis 1938 aux États-Unis, elle n’approuve aucunement le pacte germano-soviétique et a déjà lu des ouvrages relatant les procès de Moscou dans les années trente (« Je commençais donc à me poser des questions sur cette Russie des Soviets qui nous avait tant fait rêver tous les deux, tandis que, de son côté, il s’accrochait avec une loyauté totale et inconditionnelle à sa foi en la Russie patrie du socialisme », précise-t-elle), et pourtant, décide malgré tout de suivre son mari et de retourner avec lui en Slovaquie en 1946.

Erreur fatale, qu’elle regrettera jusqu’en 1968, l’année du Printemps de Prague et de l’intervention soviétique qui, paradoxalement, lui permet de s’enfuir : « Je passai la frontière entre deux colonnes de tanks, sous le regard abruti de soldats visiblement indifférents », écrit-elle.

Entre-temps, Oskar Langer, conseiller économique du Parti, a été arrêté, emprisonné, forcé de témoigner à charge lors du procès du « gang » de Rudolf  Slánský, puis jugé secrètement et condamné lui-même à vingt-deux ans, déporté « dans un camp de détenus aux mines d’uranium de Bohême du Nord ». De son côté, son épouse a été licenciée de son travail administratif, envoyée en usine puis expulsée de son domicile et assignée à résidence à la campagne…

Durant toute cette période difficile et traumatisante, sans aide pour élever ses enfants et sans illusion sur le régime politique, Jo Langer ne doute pas de l’innocence de son mari, elle transmet scrupuleusement les recours qu’il rédige, le soutient courageusement et l’accueille de nouveau chez elle à sa libération en 1960 jusqu’à sa mort en 1966.

Et c’est une femme libre et indépendante qui trouvera la force de quitter la Tchécoslovaquie et de se réfugier en Suède pour une nouvelle vie. De tout cela, elle témoigne avec vigueur et franchise, ne cachant pas ses dépressions et ses espoirs : « Il y a encore des matins aussi miraculeux que celui qui ne va pas tarder à venir nous surprendre, nous les gens du Nord. Dire que je me sens jeune serait beaucoup dire, mais il me reste la curiosité du futur, la liberté dont je connais le prix, l’amour de ceux que j’aime. Je ne suis pas morte, quoi ! », conclut-elle.

 

Michel Sender.

 

[*] Une saison à Bratislava (Convictions : Memories of a Life Shared with a Good Communist, 1979) de Jo Langer, traduit de l’anglais par Simone Signoret et Éric Vigne, précédé de « Autour du livre de ma cousine de Bratislava » (entretien de Jean-Claude Guillebaud avec Simone Signoret), Le club Express [Éditions du Seuil], Paris, 2e trimestre 1981 ; 324 pages (cartonné sous jaquette).

Publié dans Littérature

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