"Niétotchka Niézvanov" de Dostoïevski

Publié le par Michel Sender

"Niétotchka Niézvanov" de Dostoïevski

« Je ne me souviens pas de mon père. J’avais deux ans à sa mort. Ma mère se remaria, mais son second mariage, bien que contracté par amour, lui valut beaucoup de chagrin. Mon beau-père, un musicien dont la destinée fut des plus curieuses, était, de tous les hommes que j’ai connus, le plus bizarre, le plus surprenant. Son empreinte sur mes premières sensations d’enfant a été si forte qu’elle a influencé tout le reste de ma vie. Tout ce que je vais raconter est venu à ma connaissance plus tard, grâce au violoniste B., qui, durant sa jeunesse, fut le compagnon et l’ami intime de mon beau-père. » [*]

 

Niétotchka Niézvanova parut à Saint-Pétersbourg en trois livraisons (janvier, février et mai 1849) de la revue des Annales de la Patrie : entre-temps Dostoïevski avait été arrêté et emprisonné le 23 avril de la même année.

Il s’agit d’un roman inachevé que l’auteur n’a jamais repris ni corrigé, sauf à en enlever une partie qui n’avait plus grand sens lors des éditions en volume, de son vivant, en 1860 et 1866.

En français, au grand dam de J. W. Bienstock (son premier véritable traducteur), l’œuvre fut massacrée et découpée en morceaux par Halpérine-Kaminsky et pendant longtemps uniquement disponible dans la version d’Henri Mongault (1883-1941) dans le volume des Frères Karamazov de La Pléiade [**].

Niétotchka Niézvanova reste surtout le dernier écrit de Dostoievski (hormis la nouvelle du Petit Héros composée en prison) avant la grande coupure du bagne et un livre disparate du fait de passages ébauchés et jamais finalisés.

Cela donne grosso-modo trois parties inégales (qu’on peut résumer par « Enfance », « Une nouvelle vie », « Un secret ») découpées en sept chapitres : d’abord, la vie de Niétotchka avec sa mère et son beau-père le violoniste Iéfimov qui exerce sur elle une emprise trouble ; ensuite son refuge nouveau chez le Prince X. et son amour fervent pour sa fille Katia — puis, pour finir, son accueil chez Alexandrine Mikhaïlovna dont elle découvre un brûlant secret…

On a pu voir l’influence du Gambara de Balzac et de contes d’Hoffmann dans l’évocation du musicien fou et raté Iéfimov ou encore de La Fille aux yeux d’or du même Balzac dans la passion ambiguë et très physique de Niétotchka pour Katia.

Néanmoins c’est avant tout la force d’un puissant roman d’éducation qui retient l’attention, avec déjà les accents violents et profonds qui caractériseront le style de Dostoïevski dans ses futurs grands romans.

La psychologie tourmentée de la jeune Niétotchka rejoint ainsi les stigmates de l’existence maladive de l’auteur et démontre son incommensurable originalité.

 

Michel Sender.

 

[*] Niétotchka Niézvanov (Неточка Незванова, 1849) de Dostoïevski, traduction de Henri Mongault, Éditions du Chêne, Paris, 1er trimestre 1946 ; 248 pages.

"Niétotchka Niézvanov" de Dostoïevski

 

[**] Depuis, une traduction d’André Marcowicz (transcription Nétotchka Nezvanova) est disponible en collection de poche « Babel » chez Actes Sud.

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