"Le Guépard" de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

Publié le par Michel Sender

"Le Guépard" de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

« Mai 1860

“Nunc et in hora mortis nostræ. Amen.”

La récitation quotidienne du rosaire était finie. Pendant une demi-heure la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères douloureux ; pendant une demi-heure d’autres voix, entremêlées, avaient tissé un bruissement ondoyant d’où s’étaient détachées les fleurs d’or de mots inaccoutumés : amour, virginité, mort ; et pendant que durait ce bruissement le salon rococo semblait avoir changé d’aspect ; même les perroquets qui déployaient leurs ailes irisées sur la soie de la tenture avaient paru intimidés ; même la Marie Madeleine, entre les deux fenêtres, ressemblait davantage à une pénitente qu’à une belle grande blonde, perdue dans on ne sait quels rêves, comme on la voyait toujours. » [*]

 

La lecture de Senior Service (voir ce blog du 10 mars 2020) qui évoque l’extraordinaire intelligence éditoriale de Giangiacomo Feltrinelli qui publia coup sur coup Le Docteur Jivago de Boris Pasternak et Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa m’a donné envie de relire ce dernier dans la nouvelle traduction française de Jean-Paul Manganaro.

D’abord, Il Gattopardo, refusé chez Einaudi et Mondadori, est finalement publié chez Feltrinelli grâce à Giorgio Bassani (qui en a collationné les parties et supervisé l’ensemble) en décembre 1958. Hélas, l’auteur, décédé d’un cancer du poumon en juillet 1957, n’a jamais connu l’immense succès rencontré par son roman dans le monde entier.

Le Guépard, préfacé par Giorgio Bassani et (excellemment) traduit par Fanette Pézard, parut en français dès 1959 aux éditions du Seuil : c’est la version dont nous avons pu disposer pendant de nombreuses années dans différents formats.

Un tel best-seller reste absolument indispensable au catalogue d’un éditeur et, au bout d’un certain nombre d’années et avant qu’il ne tombe dans le domaine public, il devient fréquent de le retraduire et d’en procurer une nouvelle édition, faisant repartir les droits. C’est une pratique souvent contestable mais qui explique la floraison régulière de retraductions de grands « classiques ».

Concernant Le Guépard (Gioacchino Lanza Tomasi, fils adoptif de l’auteur, le détaille très bien dans sa postface), le texte italien en a été révisé à plusieurs reprises puis fixé définitivement depuis 2002. Il n’y a pas de grands changements sur la trame du roman (toujours découpé en huit parties correspondant à des périodes temporelles de mai 1860 à mai 1910) mais nous disposons maintenant de deux addenda complémentaires, dont des pages d’un chapitre inachevé (Le « Canzoniere » de la maison Salina) qui aurait pu s’insérer entre « le bal » et la mort de Fabrizio.

Donc la nouvelle édition française de 2007 se justifie pleinement et permet au lecteur non italianisant de mieux comprendre la construction du livre (la « table analytique », précédemment disponible en tête de chaque chapitre, est aujourd’hui renvoyée en fin de volume) et de se rapprocher le plus possible des dernières volontés de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. La nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro (qui ensuite a d’ailleurs repris Le Professeur et la Sirène) donne ainsi une profonde unité à l’œuvre définitive.

Plonger alors de nouveau dans la profusion baroque et la méditation proustienne du Guépard (avec d’inévitables souvenirs des images et des interprètes du film qu’en réalisa magistralement Luchino Visconti et qu’il faudrait — encore et encore — revoir) recoupe le plaisir extrême de redécouvrir un indéniable chef-d’œuvre — dont on déteste parfois certains passages mais dont le ravissement demeure général.

 

Michel Sender.

 

[*] Le Guépard (Il Gattopardo, 1958 ; 2002) de Giuseppe Tomasi Di Lampedusa (1896-1957), traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, nouvelle édition et postface de Gioacchino Lanza Tomasi [Éditions du Seuil, mai 2007], éditions France Loisirs, Paris, août 2011 ; 378 pages, cartonné avec une jaquette.

"Le Guépard" de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

Également consultée, l’édition collector de la collection Points, Paris, novembre 2017 ; 368 pages, 8,90 € (imprimé en Chine, relié-cartonné format poche, avec jaquette).

Publié dans Littérature

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