Les poèmes en prose de Baudelaire

Publié le par Michel Sender

Les poèmes en prose de Baudelaire

XLIX

 

ASSOMMONS LES PAUVRES !

 

Pendant quinze jours je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans) ; je veux parler des livres où il est traité de l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J’avais donc digéré, — avalé, veux-je dire, — toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, — de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. — On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.

Il m’avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d’une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j’avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n’était que l’idée d’une idée, quelque chose d’infiniment vague.

Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.

Comme j’allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l’esprit remuait la matière, et si l’œil d’un magnétiseur faisait mûrir les raisins.

(…)

 

CHARLES BAUDELAIRE [*]

 

Je garde un faible pour Le Spleen de Paris (voir ce blog le 28 juin 2010).

On sait que les Petits Poëmes en prose parurent à titre posthume en 1869 chez Michel Lévy à Paris, dans le tome IV des Œuvres complètes de Charles Baudelaire réalisées par Charles Asselineau et Théodore de Banville (le volume comprenait également Les Paradis artificiels, La Fanfarlo et Le Jeune Enchanteur, texte dont on est sûr aujourd’hui qu’il s’agissait d’une traduction de l’anglais).

Ils étaient exactement cinquante (la moitié des poèmes de la première édition des Fleurs du Mal) et Baudelaire en prévoyait d’ailleurs cent (« Dans Le Spleen de Paris, il y aura 100 morceaux… » écrivait-il à Hetzel, lors d’un travail de publication qui n’eut pas de suite en 1863) : l’Épilogue, souvent placé en fin de l’ouvrage, y figure par erreur car il concernait en fait un projet destiné aux Fleurs du Mal. (Je prends ces renseignements dans l’édition « Bouquins »-Robert Laffont des Œuvres complètes de Baudelaire.)

Relire Le Spleen de Paris dont, on l’a relevé fréquemment, de nombreux titres (Un Hémisphère dans une Chevelure, L’Invitation au Voyage, Le Crépuscule du Soir, Enivrez-vous…) renvoient aux Fleurs du Mal, reste une promenade délicieuse, notamment parmi les incipit (je n’en cite que quelques-uns).

« Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? » (L’Étranger.)

« Que les fins de journées d’automne sont pénétrantes ! Ah ! pénétrantes jusqu’à la douleur ! car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n’exclut pas l’intensité ; et il n’est pas de pointe plus acérée que celle de l’Infini. » (Le Confiteor de l’Artiste.)

« Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l’atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.

L’âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. — C’est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre ; un rêve de volupté pendant une éclipse. » (La Chambre double.)

« Il n’est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage. » (Les Foules.)

« Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats. » (L’Horloge.)

« Un gazetier philanthrope me dit que la solitude est mauvaise pour l’homme ; et, à l’appui de sa thèse, il cite, comme tous les incrédules, des paroles des Pères de l’Église. » (La Solitude.)

« Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. » (Les Fenêtres.)

« Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre. » (Any where out of the World – N’importe où hors du monde.)

Jusqu’à Assommons les Pauvres ! au début si troublant en cette période de confinement…

 

Michel Sender.

 

[*] Le Spleen de Paris de Charles Baudelaire : Œuvres complètes II (Le Spleen de Paris – Les Paradis artificiels – Du vin et du haschisch – Essais et nouvelles), Cercle du Bibliophile, Edito-Service, Genève [1967] ; 400 pages.

En illustration : Le Spleen de Paris, Nov’Edit, IMC, juillet 2005 ; 64 pages. (Assommons les Pauvres ! y est numéroté L parce que la dédicace À Arsène Houssaye a été intégrée à la numérotation. En fait, le cinquantième — et dernier texte — est bien Les Bons Chiens.)

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article