"Senior Service" de Carlo Feltrinelli

Publié le par Michel Sender

"Senior Service" de Carlo Feltrinelli

« Autriche, Noël 1967. Nous arrivons à l’orée du bois en file indienne, c’est l’homme au fusil qui nous guide, derrière nous une longue série d’empreintes. Il y a les miennes, qui dérangent la symétrie. Il arrive qu’on marche sur les traces de celui qui est devant nous pour moins se fatiguer. Je me souviens que le mouvement était lent, mécanique, incertain quand les gros souliers s’enfonçaient trop dans la neige.

(…)

L’homme au fusil a continué trente ans durant à inspecter ses montagnes. Un jour, il m’a confié à l’improviste : « Ton père vivait la montagne à la manière de Hemingway. » Je ne sais pas s’il avait raison, s’il avait vraiment connu Giangiacomo Feltrinelli et ce qu’il savait réellement d’Ernest Hemingway. » [*]

 

Ce livre qui raconte la vie de l’éditeur italien Giangiacomo Feltrinelli (Senior Service est la marque des cigarettes qu’il fumait) nous plonge dans l’immédiat après-guerre jusque au commencement des années 1970 en Italie.

Issu d’une très grande famille industrielle, Giangiacomo Feltrinelli (1926-1972), engagé très tôt dans la Résistance, a adhéré au Parti communiste, qu’il finance largement, et développe tout d’abord sur ses propres fonds une importante Bibliothèque, centre de recherche et d’archives sur l’histoire du mouvement ouvrier mondial, qui deviendra une Fondation.

Il crée ensuite une Coopérative du livre populaire qui débouchera finalement sur une maison d’édition classique, installée à Milan et portant son nom.

Véritable capitaine d’industrie, il a la grande qualité de savoir s’entourer de collaborateurs extrêmement compétents, ce qui lui permettra de devenir le premier détenteur des droits et éditeur mondial du Docteur Jivago de Boris Pasternak, puis, grâce à Giorgio Bassani, le découvreur du Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

Dans sa correspondance (en français) avec Boris Pasternak, Giangiacomo Feltrinelli fait preuve d’une extraordinaire empathie mais surtout saura résister à toutes les tentatives et manœuvres pour l’empêcher de publier le livre.

Il s’avère qu’il s’agit vraiment d’une magnifique opération littéraire au service d’un authentique écrivain, persécuté, ainsi que ses proches, jusqu’à l’obtention du Prix Nobel : de tout cela, la biographie écrite par son fils Carlo rend compte de façon détaillée et précise.

Nous plongeons alors dans la période des années 1960 où Giangiacomo Feltrinelli prend ses distances d’avec le PCI, se rapproche des mouvements castristes, de la Tricontinentale et de l’extrême gauche italienne, au point de participer à des Groupes d’action partisane (GAP) et à des attentats, ce qui provoquera sa mort prématurée.

Cette disparition tragique et soudaine s’inscrit en plein commencement des années de plomb en Italie, ce dont essaye de se défaire Carlo Feltrinelli — et qu’il cherche cependant à retracer et à comprendre, difficilement.

 

Michel Sender.

 

[*] Senior Service (1999) de Carlo Feltrinelli, traduit de l’italien par Guillaume Chpaltine, éditions Christian Bourgois, Paris, février 2001 ; 456 pages, 160 F, 24,39 €.

Publié dans Littérature

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