"Notre Cœur" de Guy de Maupassant

Publié le par Michel Sender

"Notre Cœur" de Guy de Maupassant

Un jour Massival, le musicien, le célèbre auteur de Rébecca, celui que, depuis quinze ans déjà, on appelait « le jeune et illustre maître », dit à André Mariolle, son ami :

« Pourquoi ne t’es-tu jamais fait présenter à Mme Michèle de Burne ? Je t’assure que c’est une des femmes les plus intéressantes du nouveau Paris.

— Parce que je ne me sens pas du tout mis au monde pour son milieu.

— Mon cher, tu as tort. C’est là un salon original, bien neuf, très vivant et très artiste. On y fait d’excellente musique, on y cause aussi bien que dans les meilleures potinières du dernier siècle. Tu y serais fort apprécié, d’abord parce que tu joues du violon en perfection, ensuite parce qu’on a dit beaucoup de bien de toi dans la maison, enfin parce que tu passes pour n’être point banal et point prodigue de tes visites. » [*]

 

Notre Cœur, le dernier roman de Guy de Maupassant, est souvent classé dans les « romans d’amour mondain » (l’expression vient d’Anatole France), à l’instar de ceux de Paul Bourget qui, par exemple, la même année (1890) publia Un cœur de femme (il faut dire que la belle Marie Kann avait quitté Bourget pour Maupassant).

En fait, après Fort comme la mort, qui se situait déjà dans la haute société, Maupassant, par ailleurs de plus en plus invité dans les salons huppés, rencontrant le succès et s’embourgeoisant (il accepte que son nouveau roman paraisse en prépublication dans la Revue des Deux Mondes), poursuit avec Notre Cœur son travail romanesque d’exploration sociale et psychologique.

Le personnage principal du livre, André Mariolle, un dilettante fortuné, fait la connaissance d’une jeune veuve, Michèle de Burne, qui tient un salon où gravitent des artistes (le musicien Massival, l’écrivain Gaston de Lamarthe, le philosophe Georges de Maltry, des peintres, le sculpteur Prédolé), des aristocrates… et il en tombe irrésistiblement amoureux.

Au début, il ne s’agit que d’une amitié amoureuse platonique qui deviendra (après une excursion, remarquablement décrite par Maupassant, à Avranches et au Mont-Saint-Michel) une liaison effective, mais sans que Mme de Burne, fréquemment distante et compassée, s’y investisse réellement. Prenant conscience de cela, André Mariolle s’isole à Montigny-sur-Loing, près de la Forêt de Fontainebleau, et s’y attache à une servante pauvre, Élisabeth, que, à la fin du roman, il ramènera à Paris pour y retrouver Michèle de Burne dont il n’arrive pas à se détacher…

La « morale » du livre — passéiste et très misogyne avec, en quelque sorte, son Amour profane, Amour sacré — rejoint néanmoins les conceptions à la fois ancillaires et sublimées de Maupassant, ainsi que celles de nombreux hommes de son époque et de son milieu.

À propos de Notre Cœur et de Maupassant ont été évoquées de nombreuses clés biographiques (notamment sa fréquentation de la Société des Macchabées de la comtesse Potocka, ses relations avec Hermine Lecomte du Nouy ou Geneviève Straus, son amour pour Marie Kann — sans parler de Joséphine Litzelmann dont il eut trois enfants non reconnus mais qu’il entretint jusqu’à sa mort) dont aucune n’est pleinement satisfaisante, sinon qu’elles reflètent toutes un aspect de sa personnalité.

Mais surtout, Notre Cœur, son « chant du cygne » romanesque, paradoxalement un succès de mode à sa parution, reste cependant une merveilleuse digression littéraire et humaine où Maupassant dépose à la fois tout son talent et sa tristesse philosophique.

 

Michel Sender.

 

[*] Notre Cœur (1890) de Guy de Maupassant, éditions Safrat, 91390 Morsang-sur-Orge, février 1990 ; 192 pages, 85 F.

"Notre Cœur" de Guy de Maupassant

J’ai utilisé aussi l’édition GF-Flammarion de 1991, établie par Nadine Satiat, qui comprend également le début de L’Âme étrangère, roman resté inachevé et publié à titre posthume dans la Revue de Paris du 15 novembre 1894.

Publié dans Littérature

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