"Pot-Bouille" d’Émile Zola

Publié le par Michel Sender

"Pot-Bouille" d’Émile Zola

« Rue Neuve-Saint-Augustin, un embarras de voitures arrêta le fiacre chargé de trois malles, qui amenait Octave de la gare de Lyon. Le jeune homme baissa la glace d’une portière, malgré le froid déjà vif de cette sombre après-midi de novembre. Il restait surpris de la brusque tombée du jour, dans ce quartier aux rues étranglées, toutes grouillantes de foule. Les jurons des cochers tapant sur les chevaux qui s’ébrouaient, les coudoiements sans fin des trottoirs, la file pressée des boutiques débordantes de commis et de clients, l’étourdissaient ; car, s’il avait rêvé Paris plus propre, il ne l’espérait pas d’un commerce aussi âpre, il le sentait publiquement ouvert aux appétits des gaillards solides. » [*]

 

Après des romans de Guy de Maupassant, les moins connus (voir mes trois précédents envois), et n’arrivant décidément pas à relire Alphonse Daudet, j’ai décidé — en cette période où mes canaux d’approvisionnement en lectures d’occasion (notamment Emmaüs, les brocantes et vide-greniers) restent désespérément inaccessibles — de me replonger dans Émile Zola.

Comme pour Balzac, j’ai mis beaucoup de temps (toujours le dégoût provoqué par les études scolaires), à lire vraiment Zola. J’ai beaucoup aimé Thérèse Raquin et (bien que je sois évidemment incapable de me taper dans l’ordre du début à la fin et dans une même collection l’intégralité des Rougon-Macquart), grappillé, de ci, de là, Germinal, La Bête humaine, Nana ou L’Assommoir.

Je tourne, de temps en temps, au gré des humeurs, autour des premiers (La Fortune des Rougon, La Curée… : j’ai le tome un de « L’Intégrale » au Seuil), du dernier (Le Docteur Pascal, éditions Rencontre) ou de L’Argent et La Débâcle chez France Loisirs.

Plus récemment, j’ai feuilleté La Joie de Vivre, Un Rêve, L’Œuvre (après le film de  Danièle Thompson sur Cézanne et Zola : Cézanne et moi) tandis qu’Une Page d’Amour (cent vingtième mille, Bibliothèque-Charpentier 1918, avec l’arbre généalogique des Rougon-Macquart en accordéon) demeure fidèlement en attente « sur ma table de nuit » (comme on dit : ancienne version de la « PAL » des blogs).

Aujourd’hui (merci au coronavirus et à la covid 19 ?), ma curiosité m’a conduit à Pot-Bouille, dixième épisode des Rougon-Macquart et qui démarre sur les chapeaux de roues avec l’arrivée d’Octave Mouret (un petit Rastignac machiste et écœurant) à Paris et la visite de l’immeuble (l’escalier tant raillé à la sortie du livre, qui a peut-être inspiré le La Vie mode d’emploi de Georges Pérec) de la rue de Choiseul où, locataire des Campardon, il va habiter.

Tout de suite d’ailleurs Zola nous ravit avec la description des occupants de ce bâtiment (il en fait effectivement son « pot-bouille », sa tambouille) qui sont autant de caricatures de la société bourgeoise (des Vabre, des Pichon, des Josserand… dont, à l’occasion d’un procès que fit un certain M. Duverdy, on découvrit que l’auteur en prenait les noms dans le Bottin : Duverdy devint finalement Duveyrier dans l’édition en volume) et nous amuse d’emblée avec le résident anonyme du deuxième étage (« — Le monsieur fait des livres, je crois », assène Campardon après avoir précisé : « Enfin, on trouve des taches partout… ») qui, avec sa famille, reviendra régulièrement dans le paysage (en private joke) ou encore un notable inconnu qui, une fois par semaine, vient travailler en soirée (« pour des affaires ») au troisième.

Très vite, nous découvrons toute l’hypocrisie de cette gentry parisienne : les manœuvres de Mme Josserand pour marier ses filles ; la vie dissolue du propriétaire qui entretient une maîtresse ; la double vie également de M. Campardon mais qui, avec l’accord de sa femme, installera ouvertement chez eux Gasparine, « l’autre madame Campardon » ; les coucheries et filouteries d’Octave Mouret qui passe alternativement du magasin Au Bonheur des Dames (dont il épousera en fin du roman la veuve du propriétaire, Mme Hédouin) à la mercerie des Louhette et de leur fille Valérie, boutique qui périclitera après son départ…

Il y a également les concierges, infectes et réactionnaires (« Quelle sale chose que le peuple ! lâche M. Gourd. Il suffisait d’un ouvrier dans une maison pour l’empester ») ; on voit passer par moments le Dr Juillerat et l’abbé Mauduit (de l’église Saint-Roch) ainsi que diverses relations familiales ou autres des habitants.

Et puis, il y a, pour le meilleur ou pour le pire, les différents domestiques (surtout Hippolyte que Mme Duveyrier veut marier à sa femme de chambre Clémence) ainsi que les bonnes (souvent victimes d’attouchements ou de viols) qui vivent au cinquième et déversent littéralement leurs ordures, leurs insultes et les ragots dans la cour des cuisines…

Je ne mentionnerai pas ici tous les personnages et les rebondissements de Pot-Bouille, livre extraordinairement riche et vivant où — nonobstant des excès et des exagérations — Émile Zola est vraiment au mieux de son écriture.

En effet, même si à sa parution ce livre a été extrêmement vilipendé et trainé dans la boue (le  « C’est cochon et compagnie » — les derniers mots — de la conclusion), je pense qu’on peut bien au contraire parler d’un magnifique tableau d’ambiance du XIXe siècle et tout simplement d’un chef-d’œuvre.

 

Michel Sender.

 

[*] Pot-Bouille (1882) d’Émile Zola, éditions Fasquelle, Paris, 1er trimestre 1971 ; 440 pages, relié-toilé vert (bande rouge : Collection Diamant, « Le nouveau feuilleton de la Télévision », 71-III, HSC 23,26, 25 F).

"Pot-Bouille" d’Émile Zola

Le Livre de Poche 247-248 de Pot-Bouille (que j’ai peu utilisé car je n’en aime pas beaucoup les caractères typographiques mais qui porte en quatrième de couverture la citation d’André Gide : Ma prédilection après GERMINAL va vers POT-BOUILLE) bien que sous copyright « Fasquelle Editeurs 1957 » corrige par exemple homme à gage(s), « Tas de muf(l)es ! » ou ville d’eau(x) des éditions courantes.

Publié dans Littérature

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