"L'Aventure ambiguë" de Cheikh Hamidou Kane

Publié le par Michel Sender

"L'Aventure ambiguë" de Cheikh Hamidou Kane

« Ce jour-là, Thierno l’avait encore battu. Cependant, Samba Diallo savait son verset.

Simplement sa langue lui avait fourché. Thierno avait sursauté comme s’il eût marché sur une des dalles incandescentes de la géhenne promise aux mécréants. Il avait saisi Samba Diallo au gras de la cuisse, l’avait pincé du pouce et de l’index, longuement. Le petit enfant avait haleté sous la souffrance, et s’était mis à trembler de tout son corps. Au bord du sanglot qui lui nouait la poitrine et la gorge, il avait eu assez de force pour maîtriser sa douleur ; il avait répété d’une pauvre voix brisée et chuchotante, mais correctement, la phrase du saint verset qu’il avait mal prononcée. La rage du maître monta d’un degré :

— Ah !... Ainsi, tu peux éviter les fautes ? Pourquoi donc en fais-tu ?... Hein… pourquoi ? » [*]

 

Lire, près de soixante ans après sa parution (il aurait d’ailleurs été écrit bien avant, en 1952), L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, né en 1928 au Sénégal, permet de mieux comprendre la génération qui a suivi le mouvement de la « négritude » initié par Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire.

Même s’il s’agit d’un roman dont le personnage principal, fils important d’une dynastie des Diallobé, en pays Peul, s’appelle Samba Diallo, L’Aventure ambiguë recoupe beaucoup d’éléments de la biographie de l’auteur.

Le jeune Samba débute, très durement, son éducation à l’école coranique (le « Foyer-Ardent »), à base d’apprentissages par cœur de versets du Coran, directement en arabe et par un maître à la fois tyrannique et lui-même un ascète accompli [**].

Les fortes discussions entre son père le Chevalier et sa tante la Grande Royale incite ensuite sa famille à l’inscrire, cette fois-ci en français et loin de son village, à l’« école nouvelle », celle du colonisateur : « J’ai mis mon fils à l’école parce que l’extérieur que vous avez arrêté nous envahissait lentement et nous détruisait. Apprenez-lui à arrêter l’extérieur », demande son père.

Samba Diallo se retrouve alors confronté aux ouvrages de Pascal ou Descartes mais refuse toujours le « monde sans Dieu » que symbolise la révolution industrielle. Envoyé en France, il découvre également la pensée marxiste et anticolonialiste, mais surtout ne supporte pas l’exil, la séparation du pays : « Ici, maintenant, le monde est silencieux, et je ne résonne plus. Je suis comme un balafon crevé, comme un instrument de musique mort. J’ai l’impression que plus rien ne me touche », déclare-t-il dans une grande analyse du malaise qui le gagne.

Samba Diallo devient alors un homme « partagé » entre certaines valeurs de l’Occident, qu’il accepte et reconnaît, et sa foi profonde, immuable, qui le guide et le préserve.

Cheikh Hamidou Kane, qui a peu écrit et s’est en revanche fortement engagé dans les fonctions publiques de son pays, a résumé ainsi dans L’Aventure ambiguë le dilemme qui l’a poursuivi depuis.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, préface de Vincent Monteil [Julliard, 1961], éditions 10/18 [UGE, 1971], Paris, nouvelle édition : août 2011 ; 192 pages.

 

"L'Aventure ambiguë" de Cheikh Hamidou Kane

[**] Personnellement, je fais le lien avec un livre d’Amadou Hampaté Bâ, écrivain malien qui a rendu hommage à son maître spirituel dans Vie et enseignement de Tierno Bokar, le Sage de Bandiagara (collection « Points Sagesses », éditions du Seuil, Paris, octobre 1980). 

Publié dans Littérature

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