"L'Enfant maudit" d'Honoré de Balzac

Publié le par Michel Sender

"L'Enfant maudit" d'Honoré de Balzac

« Par une nuit d’hiver et sur les deux heures du matin, la comtesse Jeanne d’Hérouville éprouva de si vives douleurs que, malgré son inexpérience, elle pressentit un prochain accouchement ; et l’instinct qui nous fait espérer le mieux dans un changement de position lui conseilla de se mettre sur son séant, soit pour étudier la nature de souffrances toutes nouvelles, soit pour réfléchir à sa situation. Elle était en proie à de cruelles craintes causées moins par les risques d’un premier accouchement dont s’épouvantent la plupart des femmes, que par les dangers qui attendaient l’enfant. Pour ne pas éveiller son mari couché près d’elle, la pauvre femme prit des précautions qu’une profonde terreur rendait aussi minutieuses que peuvent l’être celles d’un prisonnier qui s’évade. » [*]

 

L’Enfant maudit d’Honoré de Balzac, daté 1831-1836, rattaché aux Études philosophiques en 1837, apparut dans La Comédie humaine au tome XV de l’édition Furne (1846), dédié « À Madame la Baronne James de Rothschild », grande dame restée célèbre grâce à un tableau d’Ingres qui la représente en 1848.

De L’Enfant maudit, remanié à plusieurs reprises, on peut dire qu’il s’agit d’une perle rare (la seconde partie du livre s’intitula un temps La Perle brisée), d’un extraordinaire bijou, comme souvent dans les novelettes de Balzac.

À la fois récit historique — Balzac nous plonge dans la France des guerres de religion aux XVIe-XVIIe siècles —, qui débute en 1591 et se termine en 1617, et littéralement poème d’amour sous l’égide de Dante et Pétrarque, L’Enfant maudit prend aux tripes par son romantisme effréné, nonobstant les titres finalement retenus pour les deux parties : Comment vécut la mère (I) et Comment mourut le fils (II).

Jeanne de Saint-Savin, forcée d’épouser le sauvage comte d’Herbouville alors qu’elle aimait un gentil huguenot, Georges de Chaverny, met au monde avant terme, après sept mois de grossesse, un enfant malingre que rejette immédiatement son père et qui n’est sauvé que par l’intervention du rebouteur, Antoine Beauvouloir, qui supervise l’accouchement.

Cet enfant, Étienne d’Hérouville, destiné à la prêtrise et qui développe dans la solitude où il vit (il demeure confiné, où seule sa mère vient le voir, dans une maisonnette au bord de l’océan) une « précoce intelligence du malheur » et une sensibilité exacerbée.

En revanche, un second fils, Maximilien, vient au monde, qui recoupe toutes les espérances (« Le cadet eut en naissant le goût du bruit, des exercices violents et de la guerre », nous dit Balzac) de son père et que ce dernier va modeler à son image : « Il éleva Maximilien dans une sainte horreur des livres et des lettres ; il lui inculqua les connaissances mécaniques de l’art militaire, il le fit de bonne heure monter à cheval, tirer l’arquebuse et jouer de la dague. »

Mais la mort de son épouse puis celle de Maximilien (à Paris sur le pont du Louvre avec le maréchal d’Ancre) rapproche le père de son premier-né, son chétif mais unique héritier.

Cependant, une fois encore, le destin va frapper. Étienne, pur esprit, tombe amoureux de Gabrielle de Beauvouloir, la fille du rebouteur, elle aussi élevée par son père dans un cocon protecteur — mais dont la mère était une fille cachée du sire d’Hérouville !

Violemment opposé au mariage (il lui envisageait une union avec une jeune fille noble de Bretagne), d’Hérouville provoque la mort des deux amants et, dans un geste fou, annonce qu’il épousera la demoiselle qu’il destinait à son fils…

Dans L’Enfant maudit (comme par exemple, entre autres, dans Le chef-d’œuvre inconnu, Gambara, Sarrasine ou Massimilla Doni), Honoré de Balzac creuse la poésie des passions, une recherche de l’absolu, les sombres interdits — bien loin du réalisme primaire qu’on lui prête.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Enfant maudit (1837) d’Honoré de Balzac, Bibliothèque mondiale n° 110, Paris, sans date [1957] ; 192 pages.

Publié dans Littérature

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