"L'Envers de l'Histoire contemporaine" d'Honoré de Balzac

Publié le par Michel Sender

"L'Envers de l'Histoire contemporaine" d'Honoré de Balzac

« En 1836, par une belle soirée du mois de septembre, un homme d’environ trente ans restait appuyé au parapet de ce quai d’où l’on peut voir à la fois la Seine en amont depuis le Jardin des Plantes jusqu’à Notre-Dame, et en aval la vaste perspective de la rivière jusqu’au Louvre. Il n’existe pas deux semblables points de vue dans la capitale des idées. On se trouve comme à la poupe de ce vaisseau devenu gigantesque. On y rêve Paris depuis les Romains jusqu’aux Francs, depuis les Normands jusqu’aux Bourguignons, le Moyen-Âge, les Valois, Henri IV et Louis XIV, Napoléon et Louis-Philippe. De là, toutes ces dominations offrent quelques vestiges ou des monuments qui les rappellent au souvenir. Sainte-Geneviève couvre de sa coupole le quartier latin. Derrière vous, s’élève le magnifique chevet de la cathédrale. L’Hôtel-de-Ville vous parle de toutes les révolutions, et l’Hôtel-Dieu de toutes les misères de Paris. Quand vous avez entrevu les splendeurs du Louvre, en faisant deux pas vous pouvez voir les haillons de cet ignoble pan de maisons situées entre le quai de la Tournelle et l’Hôtel-Dieu, que les modernes échevins s’occupent en ce moment de faire disparaître. » [*]

 

L’Envers de l’Histoire contemporaine, une des dernières œuvres de Balzac, se compose de deux parties, Madame de La Chanterie et L’Initié, rédigées à des périodes différentes mais déjà unifiées dans son esprit, et qui n’ont été réunies dans La Comédie humaine qu’après la mort de Balzac, disparu en 1850.

Souvent appelé Les Frères de la Consolation dans sa correspondance, le projet de Balzac déroute, en ce qu’il nous offre une image beaucoup plus « sociale » et « chrétienne » de l’auteur mais qui souligne bien l’envers de l’Histoire souhaité par lui dès le début.

Il imagine, dans les années 1830, soudée autour de Mme de La Chanterie, une aristocrate qui a beaucoup souffert pendant la Révolution et l’Empire (« Nous sommes tous meurtris et atteints dans nos cœurs, dans nos intérêts de famille ou dans nos fortunes par cet ouragan de quarante années qui a renversé la royauté, la religion, et dispersé les éléments de ce qui faisait la vieille France », déclare-t-elle), une communauté vivant sous l’égide de saint Paul et de l’Imitation de Jésus-Christ et qui a entrepris, clandestinement, de « se vouer au bien ».

Godefroid (à l’instar de la plupart des personnages de la confrérie, connu uniquement par son prénom) fait partie des déçus de l’existence, de ceux qui « ne se souvenaient plus ou ne voulaient plus se souvenir de ce qu’ils avaient été » et qui sont devenus les pensionnaires de Mme de La Chanterie, dans une règle de vie intérieure et quasiment conventuelle : « Nous ne nous levons pas absolument comme les anciens moines, précise-t-elle, mais comme les ouvriers… à six heures en hiver, à trois heures et demie en été. Notre coucher obéit également à celui du soleil. Nous sommes toujours endormis à neuf heures en hiver, à onze heures en été. »

Ainsi, dans le premier épisode de cet Envers de l’Histoire contemporaine, nous découvrons les histoires des membres de cette « maçonnerie » de la pureté (Mme de La Chanterie, le banquier Mongenod…) dont Godefroid sera le « teneur de livres » (le comptable) ; dans le second (L’Initié), nous suivons sa première mission de Charité (« Transire benefaciendo » reste la devise) qui le mène dans une nouvelle demeure tenue par une horrible portière (Mme Vauthier), pour sauver de la misère et d’une étrange maladie une jeune femme d’origine polonaise, Vanda…

Je n’insiste pas sur les personnes ni sur les aléas de l’intrigue (assez conventionnelle), sauf que ces ultimes péripéties imaginées par Balzac furent écrites pendant l’hiver 1847-1848 en Ukraine, à Wierzchownia, chez Mme Hanska, que, très malade, il épousera en mars 1850, quelques semaines avant son retour en France et sa mort en août.

Car, L’Envers de l’Histoire contemporaine, avec le diptyque que constituent  La Cousine Bette et Le Cousin Pons, marque la fin émouvante (un peu comme les derniers Quatuors de Beethoven) d’un extraordinaire dessein.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Envers de l’Histoire contemporaine (1842-1848) d’Honoré de Balzac suivi d’un fragment inédit Les Précepteurs en Dieu, introduction, notes et relevé de variantes, par Maurice Regard, « Classiques Garnier », éditions Garnier Frères, 1959 ; LXXX + 454 pages (édition illustrée sous jaquette). [Dans son édition, aujourd’hui encore extrêmement précieuse, Maurice Regard a fait l’heureux choix de conserver le découpage en chapitres de La Femme de soixante ans (autre titre pour Madame de La Chanterie) chez Roux et Cassanet (1847) et des feuilletons du Spectateur républicain pour L’Initié (1er août-3 septembre 1848).]

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