"Une ténébreuse affaire" d'Honoré de Balzac

Publié le par Michel Sender

"Une ténébreuse affaire" d'Honoré de Balzac

« L’automne de l’année 1803 fut un des plus beaux de la première période de ce siècle que nous nommons l’Empire. En octobre, quelques pluies avaient rafraîchi les prés, les arbres étaient encore verts et feuillés au milieu du mois de novembre. Aussi le peuple commençait-il à établir entre le ciel et Bonaparte, alors déclaré consul à vie, une entente à laquelle cet homme a dû l’un de ses prestiges ; et, chose étrange ! le jour où, en 1812, le soleil lui manqua, ses prospérités cessèrent. Le 15 novembre de cette année, vers quatre heures du soir, le soleil jetait comme une poussière rouge sur les cimes centenaires de quatre rangées d’ormes d’une longue avenue seigneuriale ; il faisait briller le sable et les touffes d’herbes d’un de ces immenses ronds-points qui se trouvent dans les campagnes où la terre fut jadis assez peu coûteuse pour être sacrifiée à l’ornement. L’air était si pur, l’atmosphère était si douce, qu’une famille prenait alors le frais comme en été. Un homme vêtu d’une veste de chasse en coutil vert, à boutons verts et d’une culotte de même étoffe, chaussé de souliers à semelles minces, et qui avait des guêtres de coutil montant jusqu’au genou, nettoyait une carabine avec le soin que mettent à cette occupation les chasseurs adroits, dans leurs moments de loisir. Cet homme n’avait ni carnier, ni gibier, enfin aucun des agrès qui annoncent ou le départ ou le retour de la chasse, et deux femmes, assises auprès de lui, le regardaient et paraissaient en proie à une terreur mal déguisée. Quiconque eût pu contempler cette scène, caché dans un buisson, aurait sans doute frémi comme frémissaient la vieille belle-mère et la femme de cet homme. Évidemment un chasseur ne prend pas de si minutieuses précautions pour tuer le gibier, et n’emploie pas, dans le département de l’Aube, une lourde carabine rayée. » [*]

 

Comme Les Comédiens sans le savoir (voir notre précédent article), Une ténébreuse affaire a été intégrée au tome XII de La Comédie humaine (Furne, 1846) mais dans le quatrième livre des Scènes de la vie politique, après Un Épisode sous la Terreur.

Publiée en feuilletons du 14 janvier au 20 février 1841 dans Le Commerce et remaniée très fortement pour les trois volumes de l’édition Souverain (1842-1843) qui suivit, cette œuvre reste souvent considérée comme relevant des prémices du roman policier (elle fut d’ailleurs adaptée en 1957 à la radio pour la célèbre émission Les Maîtres du Mystère).

Dès le commencement du récit, l’Histoire donne le pas. Nous sentons qu’elle va être fondamentale, avec toutes les rancœurs liées aux séquelles de la Révolution, à la façon dont un certain Malin a dépossédé les Simeuse et Laurence de Cinq-Cygne du domaine de Gondreville et qui fait que Michu, son régisseur, en déteste le nouvel occupant.

Surtout que, à une période où de nombreux exilés royalistes songent à rentrer au pays tout en complotant contre lui, se mettent à tourner dans la région des individus de police et de renseignement, deux Parisiens : le policier Peyrade et l’espion Corentin qui, lui, travaille directement pour Fouché.

De connivence avec Malin et aidé des gendarmes, les deux hommes tentent de déjouer un complot royaliste mais ne parviennent pas à mettre la main sur les jumeaux Simeuse et les frères d’Hauteserre, émigrés rentrés clandestinement en France et cachés par Michu. De là, une rancune qui va produire de tragiques événements…

Plusieurs années après, Michu, renvoyé du domaine, se construit une nouvelle ferme et se trouve en constante relation avec Laurence de Cinq-Cygne qui loge chez les d’Hauteserre (les parents et ses tuteurs), en compagnie de leurs enfants, Adrien, le cadet, et Robert, l’aîné, ainsi qu’avec Marie-Paul et Paul-Marie Simeuse, les jumeaux ; en tout, quatre gentilshommes, finalement acceptés sur le territoire français, sous surveillance.

En fait, Laurence est amoureuse des quatre jeunes hommes et ne sait qui choisir, leur étant attaché par une irrémédiable fidélité à leurs familles et au souvenir des disparus.

De son côté, sous couvert d’un républicanisme affiché (d’où son surnom de « Judas »), Michu a enterré dans la forêt l’argent des aristocrates exilés et, alors qu’ils organisent ensemble en secret son rapatriement dans une autre cachette, le sénateur Malin, à Gondreville, est enlevé par une troupe qui leur ressemble et dont un des hommes a l’apparence de Michu. Les cinq amis sont alors interpellés et accusés de l’enlèvement…

Un procès s’en suit où ils sont condamnés et Michu, lui, à la peine capitale. Malgré tous ses efforts, y compris une rencontre avec Napoléon pour demander leur grâce, Laurence de Cinq-Cygne ne peut sauver Michu qui est exécuté, tandis que les quatre aristocrates sont libérés mais immédiatement enrôlés dans l’armée napoléonienne (un seul survivra, qui épousera Laurence).

En conclusion du livre, Honoré de Balzac, qui a décrit avec beaucoup de minutie les procédés d’enquête des policiers et gendarmes, puis les ressorts de la justice, des procès, des juges et des avocats, nous fait enfin comprendre combien l’enlèvement de Malin, organisé par Corentin, agent de Fouché et Talleyrand, était une terrible machination.

C’est ainsi qu’Une ténébreuse affaire réunit tous les ingrédients d’un roman à la fois historique, policier et politique.

 

Michel Sender.

 

[*] Une ténébreuse affaire (1841) d’Honoré de Balzac, préface et commentaires par Gérard Gengembre, collection « Lire et voir les classiques », éditions Presses Pocket, Paris, janvier 1993 ; 384 pages + cahier iconographique de 16 pages. [À l’instar de René Guise en « Folio », Gérard Gengembre a heureusement choisi — plutôt que les seules trois parties compactes de l’édition Furne — la division en chapitres de l’édition Souverain, ce qui facile grandement la lecture.]

Publié dans Littérature

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