"Balzac et la Petite Tailleuse chinoise" de Dai Sijie

Publié le par Michel Sender

"Balzac et la Petite Tailleuse chinoise" de Dai Sijie

« Le chef du village, un homme de cinquante ans, était assis en tailleur au milieu de la pièce, près du charbon qui brûlait dans un foyer creusé à même la terre ; il inspectait mon violon. Dans les bagages des deux « garçons de la ville » que Luo et moi représentions à leurs yeux, c'était le seul objet duquel semblait émaner une saveur étrangère, une odeur de civilisation, propre à éveiller les soupçons des villageois.

Un paysan approcha avec une lampe à pétrole, pour faciliter l'identification de l'objet. Le chef souleva le violon à la verticale et examina le trou noir de la caisse, comme un douanier minutieux cherchant de la drogue. Je remarquai trois gouttes de sang dans son œil gauche, une grande et deux petites, toutes de la même couleur rouge vif.

Levant le violon à hauteur de ses yeux, il le secoua avec frénésie, comme s'il attendait que quelque chose tombât du fond noir de la caisse sonore. J'avais l'impression que les cordes allaient casser sur le coup, et les frettes s'envoler en morceaux. » [*]

 

Écrit directement en français, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise de Dai Sijie prend à la gorge, du début à la fin.

Cinéaste chinois né en 1954 et installé en France depuis 1984, Dai Sijie raconte sous forme romancée sa période de « rééducation à la campagne », dans le Sichuan, durant la Révolution culturelle.

Le narrateur, Ma, plutôt prudent, enfant de médecins, est accompagné par Luo (le fils d’un dentiste célèbre pour avoir soigné Mao), un gars qui n’a pas froid aux yeux, toujours plus débrouillard que lui.

Par exemple, dès l’ouverture, avec l’épisode du violon, Luo débloque la situation en proposant à Ma de jouer Mozart, Mozart pense au président Mao, sous les applaudissements…

Envoyés par le village à des projections cinématographiques, les deux garçons ont trouvé le moyen de se transformer en « conteurs de films » puis, secrètement, de livres, après avoir découvert qu’un de leurs amis, le Binoclard, en possédait toute une valise, cachée quelque part, et qui leur en prête au compte-gouttes, contre services rendus.

Ils débutent par Ursule Mirouët de Balzac (traduit en chinois par Fu Lei, un écrivain empêché de publier ses propres œuvres) mais envisagent assez vite de pouvoir en dérober la totalité.

Car Luo, admirateur exclusif de Balzac, les raconte à la Petite Tailleuse (la fille d’un tailleur du coin) qu’il veut séduire, tandis que Ma, lui, est passionné par les grandes histoires, notamment Jean-Christophe de Romain Rolland (également traduit par Fu Lei) qui évoque la vie d’un musicien. (Très doué, il est même capable de faire revivre Le Comte de Monte-Christo en plusieurs nuits blanches…)

Les deux adolescents découvrent dans ce coin perdu semé d’embûches des moyens de s’en sortir et de survivre ; ils parviennent, dans une expédition rocambolesque, à recueillir les chansons populaires d’un vieux meunier, chants que le Binoclard réécrira (trahison qu’ils ne lui pardonneront pas) dans le mode maoïste de l’époque pour pouvoir rejoindre ses parents.

Balzac et la Petite Tailleuse chinoise de Dai Sijie décrit tous les mécanismes de contournement de la censure ou des interdits, et d’émancipation, dans une dictature. L’auteur le fait avec malice, imagination et poésie, même si la réalité les rattrape et que la Petite Tailleuse les quitte. « Balzac lui a fait comprendre une chose : la beauté d’une femme est un trésor qui n’a pas de prix », conclut-il.

Auparavant, dans un dernier geste expiatoire, Ma et Luo ont renoncé à la matérialité de leurs rêves mais y ont gagné l’essentiel : la liberté, qui transcende le temps et les territoires.

 

Michel Sender.

 

[*] Balzac et la Petite Tailleuse chinoise de Dai Sijie [éditions Gallimard, janvier 2000], Le Grand Livre du Mois, Paris, août 2001 ; 192 pages, 95 F.

Publié dans Littérature

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