"Psyché" de Gérard d'Houville

Publié le par Michel Sender

"Psyché" de Gérard d'Houville

PSYCHÉ

 

Elle passe sans bruit dans la maison déserte

Tenant entre ses mains une lampe qui meurt ;

Son voile safrané flotte dans la nuit verte,

Y laissant le parfum nocturne d'une fleur.

 

Elle passe sans bruit dans la maison de songe,

Son visage invisible est sans doute ingénu,

Et sa jambe divine, et longue et pâle, allonge,

Un pied prudent et froid sur le dallage nu.

 

Parfois, son beau genou brille comme la lune

Ou son ventre, entrevu sous le lin transparent ;

Ou bien, pour relever sa chevelure brune,

S'éclaire et s'arrondit un souple bras d'argent.

 

Sur l'étroitesse de son épaule polie,

De sa taille mouvante à son col étiré,

L'écharpe aérienne enroule ou bien replie

La spirale d'un grand coquillage nacré.

 

Sa main, en protégeant la lueur faible et rose,

Se colore un moment d’un feu vermeil et pur,

Et comme un papillon sur une sombre rose

Ses doigts illuminés cachent son sein obscur.

 

Elle presse à présent sa marche curieuse.

On ne voit plus briller la tremblante clarté

Qu’elle porte, et sa grâce errante et ténébreuse

Disparaît dans la nuit du palais enchanté…

 

Elle revient sans bruit quand naît l’aube rosée,

Et son petit visage est pâle et plein d’effroi ;

Son voile tremble et luit dans l’aurore irisée

Et le dallage lisse à ses pieds nus est froid.

 

C’est qu’elle a vu dormir parmi les peaux de bêtes

Cruel, mystérieux et terrible, l’Amour

Qui, dans son poing crispé, tenait ses flèches prêtes,

Et semblait tout sanglant sous la lampe et le jour !

 

Elle a vu le sourire inhumain de sa bouche,

Et sa fureur divine et son haineux désir,

Et soudain a senti, debout près de sa couche,

Une invincible horreur brusquement la saisir.

 

Elle fuit en pleurant son étrange démence.

Son voile jaune s’enfle au vent du matin bleu,

Et ses yeux sont remplis de la terreur immense

D’avoir vu cet amour… qu’elle croyait un Dieu !

 

GÉRARD D’HOUVILLE [*]

 

De Marie de Heredia (1875-1963), devenue Marie de Régnier après son mariage avec Henri de Régnier et qui écrivait sous le nom de Gérard d’Houville — dont j’ai parlé dans mes deux derniers articles de blog —, j’ai recherché un poème significatif.

Car les poèmes de Marie de Régnier, d’abord publiés dans la Revue des Deux Mondes anonymement (signature « trois étoiles »), Le Jardin de la Nuit en février 1895, Le Bouquet de pensées en décembre 1900 ou les Poésies de décembre 1896 et janvier 1905, valent vraiment le détour et restent très peu disponibles.

Dès 1910, dans Muses d’aujourd’hui, au Mercure de France, Jean de Gourmont (entre la Comtesse de Noailles et Lucie Delarue-Mardrus) met en avant Gérard d’Houville (dont il ne cache pas, avec portrait et autographe, qu’il s’agit de Marie de Régnier) et cite d’ailleurs partiellement Psyché — ici reproduit intégralement et que je trouve magnifique.

 

Michel Sender.

 

[*] Psyché [signé ***] de Gérard d’Houville, dans Poésies : Revue des Deux Mondes (LXXVe année, cinquième période, tome vingt-cinquième, livraison du 1er janvier 1905, pages 209-219), Paris (rue de l’Université, 15), 1905 ; 960 pages.

Publié dans Littérature

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