"Arsène Lupin gentleman-cambrioleur" de Maurice Leblanc

Publié le par Michel Sender

"Arsène Lupin gentleman-cambrioleur" de Maurice Leblanc

« L’étrange voyage ! Il avait si bien commencé cependant ! Pour ma part, je n’en fis jamais qui s’annonçât sous de plus heureux auspices. La Provence est un transatlantique rapide, confortable, commandé par le plus affable des hommes. La société la plus choisie s’y trouvait réunie. Des relations se formaient, des divertissements s’organisaient. Nous avions cette impression exquise d’être séparés du monde, réduits à nous-mêmes comme sur une île inconnue, obligés, par conséquent, de nous rapprocher les uns des autres.

Et nous nous rapprochions…

Avez-vous jamais songé à ce qu’il y a d’original et d’imprévu dans ce groupement d’êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et qui, durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense, vont vivre de la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères de l’Océan, l’assaut terrifiant des vagues, la méchanceté des tempêtes et le calme sournois de l’eau endormie ?

C’est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie elle-même, avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa diversité, et voilà pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte fiévreuse et une volupté d’autant plus intense ce court voyage dont on aperçoit la fin au moment même où il commence. » [*]

 

En 2011 et 2012, les éditions Jean-Claude Gawsewitch avaient eu l’idée de deux volumes des Aventures extraordinaires d’Arsène Lupin : Vingt histoires originales, puis L’Aiguille creuse et autres histoires, reprenant les textes initiaux parus, à partir  du 15 juillet 1905, dans le mensuel Je sais tout.

Or, quand Maurice Leblanc a publié, en 1907, en édition courante chez Pierre Lafitte, neuf de ses nouvelles regroupées sous le titre d’Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, il les a grandement complétées et réécrites, leur donnant, à mon avis, une meilleure composition et la qualité d’écriture qui les caractérise.

Ainsi, dès le texte d’ouverture, « L’arrestation d’Arsène Lupin », j’ai choisi de me référer à l’édition définitive de 1907, diffusée ensuite chez Hachette et au Livre de Poche, et entrée maintenant dans le domaine public.

Dans cette première édition, Maurice Leblanc (1864-1941), écrivain jusqu’alors traditionnel (il avait longuement fréquenté dans sa jeunesse Gustave Flaubert à Croisset) remerciait chaleureusement Pierre Lafitte (le directeur de Je sais tout) de l’avoir « engagé sur une route où je ne croyais point que je dusse jamais m’aventurer », et Jules Claretie, dans sa préface, se félicitait un peu sur le même thème en concluant : « Et la vogue qu’a si bien commencée le magazine, le livre va la continuer. »

En effet, si le  personnage et les aventures d’Arsène Lupin avaient débuté et rencontré le succès dans un journal populaire de grande diffusion, Maurice Leblanc (qui protégea bien ses droits en conservant l’entier copyright de ses Arsène Lupin) recherchait avant tout la reconnaissance du monde des lettres.

Le grand jeu de l’auteur est d’abord de garder une ambiguïté sur le narrateur, quelqu’un qui connaît Arsène Lupin, qui a l’air d’en savoir beaucoup mais qui reste cependant sur la réserve. En fait, il s’agit (et « Le sept de cœur » le confirme) de Maurice Leblanc lui-même quand ce n’est pas (voir « Le mystérieux voyageur ») Arsène Lupin himself : « Et j’étais là, sur la banquette, ficelé comme une momie, moi, Arsène Lupin ! »

Car bien sûr Maurice Leblanc et Arsène Lupin ne font qu’un ! L’un prend le nom de l’autre quand il veut, et lycée de Versailles.

Également le livre réalise une boucle entre la première nouvelle, « L’arrestation d’Arsène Lupin », et la dernière, « Herlock Sholmes arrive trop tard », grâce au personnage de Nelly, présente dans les deux.

Mais surtout Arsène Lupin nous fascine (et deviendra immortel) par sa décontraction et son absence de peur (dans son arrestation, son séjour en prison et son évasion), son mépris des possédants (« Le coffre-fort de Madame Imbert ») et son appétence pour les petits (« Le Collier de la Reine »), ses multiples changements d’identité, sa manipulation des avocats, des juges et des policiers : l’inspecteur Ganimard ou même le grand détective anglais Sherlock Holmes, que Maurice Leblanc appellera finalement Herlock Sholmes pour des raisons juridiques…

On sait évidemment que ce premier recueil, Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, n’est que le commencement des aventures extraordinaires de ce personnage et le démarrage époustouflant de la grande aventure de l’auteur Maurice Leblanc, à la fois sacralisé et phagocyté par sa créature imaginaire.

 

Michel Sender.

 

[*] Arsène Lupin gentleman-cambrioleur (1907) de Maurice Leblanc, préface de Pierre Lazareff [Librairie Générale Française et Claude Leblanc, 1972], Le Livre de Poche (« Offert par Danone »), Paris, septembre 1974 ; 288 pages.

Publié dans Littérature

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