Émile Gaboriau "caviardé"

Publié le par Michel Sender

Émile Gaboriau "caviardé"

« Vainement on chercherait dans Paris une rue plus paisible que la rue Saint-Gilles, au Marais, à deux pas de la place Royale.

Là, pas de voitures, jamais de foule. À peine le silence y est rompu par les sonneries réglementaires de la caserne des Minimes, par les cloches de l'église Saint-Louis ou par les clameurs joyeuses des élèves de l'institution Massin à l'heure des récréations.

Le soir, bien avant dix heures, et quand le boulevard Beaumarchais est encore plein de vie, de mouvement et de bruit, tout se ferme. Une à une s'éteignent les grandes fenêtres à tout petits carreaux. Et si, passé minuit, quelque bourgeois regagne son logis, il hâte le pas, inquiet de la solitude et préoccupé des reproches de son concierge qui lui demandera d'où il peut bien revenir si tard.

En une telle rue, tout le monde se connaît, les maisons n'ont pas de mystère, les familles pas de secrets.

C'est la petite ville, où l'oisiveté curieuse a toujours un coin de son rideau sournoisement relevé, où les cancans poussent aussi dru que l'herbe entre les pavés. » [*]

 

Après Le Petit Vieux des Batignolles, j’ai eu envie de lire le dernier roman d’Émile Gaboriau paru de son vivant, L’Argent des autres.

Du fait de feuilletons radiophoniques ou télévisés et de l’intérêt du public pour le roman policier, L’Affaire Lerouge (au Livre de Poche), Monsieur Lecoq (chez Marabout), Le Crime d’Orcival et Le Dossier n° 113 (chez Encre), La Corde au cou (aux Presses de la Renaissance) étaient à peu près disponibles. (Plus récemment, deux volumes chez Omnibus ont donné Les Enquêtes et Les Dernières Enquêtes de Monsieur Lecoq.)

Restait L’Argent des autres — dont un livre de Nancy Markham puis un film de Christian de Chalonge avaient repris le titre en 1978 —, réédité en 1979 aux Nouvelles Éditions Baudinière, dans une collection, « La bibliothèque des terribles » qui, d’après la BNF, n’eut que trois titres : Le Roi Mystère de Gaston Leroux, Borgia de Michel Zévaco et donc… L’Argent des autres d’Émile Gaboriau.

Dans sa préface, très favorable à la littérature populaire et à Émile Gaboriau, Jean-Paul Colin se félicite des « quelque 270 pages de L’Argent des autres  [qui] se lisent sans ennui », du style de l’auteur et de ses livres « modèles de clarté et de sobriété ». Le texte est également accompagné d’annotations non signées, dès les deux premières lignes ; place Royale : « De nos jours, appelée Place des Vosges » ; ensuite, filoselle : « Fil irrégulier obtenu en filant la bourre des cocons de soie » ; café Turc : « Un des premiers cafés-concerts ouverts à Paris, en 1780, au numéro 29 du boulevard du Temple » ; etc. (sans doute le côté lexicographe du préfacier).

Sauf que, j’aurai dû m’en douter, les deux cent soixante-dix pages, même très serrées et en petits caractères, de cet exemplaire ne donnent pas l’intégralité des deux tomes (respectivement de 390 et 341 pages) de l’édition Dentu de 1874 et des suivantes !

Les deux parties et le nombre de chapitres sont respectés mais, curiosité, dans le texte proposé par les éditions Baudinière 1979, la dernière phrase (« Le Crédit mutuel fait 467 25… ») est supprimée et, surtout, les coupures sont multiples.

La dédicace (due à Mme Veuve Émile Gaboriau) à Paul Féval a disparu (mais c’est assez fréquent avec le temps) et dès après les premiers paragraphes, première suppression :

« Un homme d'une trentaine d'années, portant la livrée de travail des serviteurs de bonne maison, [le] long gilet rayé et [le] tablier à pièce, s'en allait de porte en porte…

[— Qui donc cherche ce domestique ? se demandaient les rentières désœuvrées, tout en suivant ses évolutions.

Il ne cherchait personne.] Aux gens qu'il abordait, il racontait qu'il était envoyé par une cousine à lui, excellente cuisinière, laquelle, avant d'entrer en place chez des bourgeois du quartier, tenait comme de juste à prendre ses renseignements. »

Quelques lignes plus loin : « Il occupait le second étage de la maison qui porte le numéro 38, une de ces bonnes vieilles maisons comme on n'en bâtit plus [, depuis que les terrains se vendent quinze cents francs le mètre, où l'espace n'est pas sordidement mesuré, où les escaliers à rampe de fer forgé sont larges et faciles, où les pièces sont spacieuses, et les plafonds hauts de douze pieds]. » (Les passages supprimés sont entre crochets.)

Et ainsi de suite…

Aujourd’hui, L’Argent des autres fort heureusement est disponible intégralement sur Gallica, Google Books ou Internet Archive mais, personnellement, je n’aime pas lire sur écran et je préfère toujours me référer (sauf exception) à une édition papier en ma possession.

En 1979 je ne connaissais pas d’autre édition de ce roman. Le catalogue général de la BNF n’en signale d’ailleurs aucune entre 1884 (dixième édition Dentu) et 1979 (notre version).

Mais d’où viennent donc les nombreuses coupures (le « caviardage ») dont Jean-Paul Colin, le pauvre, ne parle absolument pas ?

Il existe par exemple ouvertement des « adaptations », par E. Cheré, de L’Affaire Lerouge ou du Dossier 113, utilisées dans les premiers Marabout. J’ai des doutes aussi sur le Monsieur Lecoq de la Bibliothèque Mondiale en 1954, malgré ses 368 pages en caractères minuscules.

Malheureusement, le roman populaire, souvent très long dans les feuilletons de la presse, a fréquemment été « coupé » dans les éditions bon marché de grande diffusion : je ne citerai que La Porteuse de pain de Xavier de Montépin dont les douze cents pages grand format ne peuvent pas tenir dans les cinq cents du Livre de Poche, pourtant dit « Texte intégral ».

Concernant L’Argent des autres « caviardé », j’avance une hypothèse.

C’est une annonce eBay sur Internet et une étude de Laurent Séguin pour l’ENSSIB qui m’ont mis la puce à l’oreille, en mentionnant L’Argent des autres, numéro 147 du « Livre populaire », paru en 1924 chez Fayard (qui avait racheté le fonds Dentu) et non catalogué à la BNF.

Dans son mémoire d’étude, Les collections de romans populaires et leur conservation dans les fonds patrimoniaux de la Bibliothèque nationale de France — Lexemple du « Livre populaire » de la Librairie Arthème Fayard (janvier 2005), pour l’ENNSIB, Laurent Séguin évoque très bien des textes « considérablement écourtés » et cite même Léo Malet parmi les « rédacteurs anonymes chargés de cette réécriture ».

Je soupçonne donc le pauvre Jean-Paul Colin d’avoir travaillé, sans être allé à la Bibliothèque nationale, sur un exemplaire de L’Argent des autres dans « Le Livre populaire » des éditions Fayard, sans s’être posé plus de questions, car je ne le vois pas « triturer » lui-même l’ouvrage.

Un dernier extrait, pour la route :

« Il « battait » son absinthe, [selon l'expression consacrée, c'est-à-dire qu'il] versait l'eau dans le verre d'assez haut et par à-coups, de façon à bien brouiller la liqueur et à lui donner cette apparence [nauséabonde] qui est la joie des amateurs, lorsque, tout à coup, il vit arriver au grand trot, et s'arrêter court, la voiture du matin. » (Page 135.)

 

Michel Sender.

 

[*] L’Argent des autres (Hommes de paille et pêche en eau trouble) d’Émile Gaboriau, préface de Jean-Paul Colin, « La bibliothèque des terribles », Nouvelles Éditions Baudinière, Paris, janvier 1979 ; 288 pages.

Émile Gaboriau "caviardé"

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