"Louise Colet ou la Muse" de Jean-Paul Clébert

Publié le par Michel Sender

"Louise Colet ou la Muse" de Jean-Paul Clébert

« En 1810, Aix est une ville jaune. À l’inverse de ce que l’on découvre dans l’Algérie convoitée, l’oasis est ici cristallisation de ville dorée au milieu d’un océan de verdure. De loin, elle apparaît comme un gâteau de miel. Alvéoles et cloisons, ruelles et maisons qui bourdonnent dans la chaleur. Le Cours qui la traverse est tapissé de sable qui baigne les façades des hôtels particuliers en pierre de Rognes, d’un ocre rose. Les pelotes de crottin elles-mêmes, omniprésentes, évoquent les pièces de monnaie lâchées par l’âne de la fable. Mais cet or des fous cache peut-être un nid de guêpes ou de frelons.

Au cœur de cette rose des sables nait Louise. Du ventre rond et chaud comme le soleil d’Henriette Révoil.

Entre l’été et l’automne. Le 15 septembre à huit heures du soir. Sous le signe de la Vierge. » [*]

 

Louise Colet (1810-1876), née Louise Révoil, femme de lettres française du XIXe siècle, reste une énigme que le livre de Jean-Paul Clébert essayait, après d’autres (Eugène de Mirecourt ou Julie de Mestral-Combremont), de mieux comprendre.

En effet, dès son premier recueil, Fleurs du Midi en 1836, Louise Colet multiplia les poésies à un rythme industriel, en recherchant avant tout des reconnaissances et des prix académiques auprès par exemple de Chateaubriand, de Sainte-Beuve, de Mme Récamier, de Béranger ou de Victor Cousin dont elle devint la maîtresse et la protégée (Victor Cousin serait le véritable père de sa fille Henriette).

Louise, « beauté célèbre » multipliant les liaisons et les contacts,  la plupart des écrivains l’appelèrent entre eux (mi moquerie, mi admiration) « la Muse », surnom qui lui est resté. Son mari, Hippolyte Colet, compositeur et professeur au Conservatoire de musique, avait eu le grand privilège de lui permettre de quitter sa province mais ne pouvait plus satisfaire ses ambitions littéraires et intellectuelles.

Le deuxième reproche qui lui fut adressé, notamment du fait de Barbey d’Aurevilly, fut celui d’être un « bas-bleu » : « Ce n’est pas seulement un bas-bleu. C’est le bas-bleu même. Elle s’élève jusqu’à l’abstraction ! », écrivit-il dans son ouvrage Les Bas-Bleus paru en 1878.

Car Louise Colet s’avéra une polygraphe productiviste, enchaînant poèmes (Penserosa, Les Chants des vaincus, Ce qu’on rêve en aimant), pièces de théâtre (La Jeunesse de Goethe), drames en vers (sur Charlotte Corday ou Madame Roland), traductions (de Campanella), biographies (sur Madame du Châtelet), nouvelles (Cœurs brisés, Folles et Saintes, Historiettes morales, Enfances célèbres), romans (Une histoire de soldat, Un drame rue de Rivoli, Lui), récits de voyage (Deux mois aux Pyrénées, Promenade en Hollande, Les Pays lumineux, voyage en Orient), essais engagés (Naples sous Garibaldi, L’Italie des Italiens, La Vérité sur l’anarchie des esprits), etc.

De tous ces ouvrages (dont je n’ai cité que quelques-uns et qui sont aujourd’hui disponibles sur Gallica, Google, Internet Archive ou Wikisource), il ne reste presque rien tellement ils nous semblent vieillis et les clefs de certains romans totalement dépassées.

La grande aventure de Louise Colet cependant fut sa rencontre, en 1846, chez le sculpteur Pradier (où déjà Victor Hugo avait rencontré Juliette Drouet) avec un jeune écrivain pas encore connu, Gustave Flaubert, et la correspondance qui s’en suivit, notamment durant une grande partie de l’écriture de Madame Bovary.

Cette liaison, souvent très épisodique et interrompue pendant les deux ans du voyage en Orient de Flaubert avec Maxime du Camp mais qui dura jusqu’en 1855, montre (grâce aux lettres conservées) deux êtres très sincèrement amoureux, au point que Gustave se livre sur lui-même et son travail avec une franchise déconcertante, mais également un fossé qui s’installe peu à peu entre eux, entre un rentier pouvant passer cinq ans à peaufiner sa Bovary et une femme (elle fut veuve en 1851) élevant seule son enfant, pressée par les nécessités financières…

Et puis Gustave ne voulait pas se marier ou se lier durablement à une femme, tandis que Louise poursuivait des idylles intimes avec, après Victor Cousin, un Alfred de Musset diminué et malade par l’alcoolisme, un Alfred de Vigny dignitaire vieillissant, ou encore le plus jeune Champfleury — non sans exciter (par des scandales ou des polémiques) le landerneau des plumitifs germanopratins.

De tout cela résulte une postérité complexe concernant Louise Colet, une personnalité authentiquement libre mais recherchant sans cesse les honneurs et, sans doute, gâchant son talent.

 

Michel Sender.

 

[*] Louise Colet ou la Muse de Jean-Paul Clébert, Presses de la Renaissance, Paris, septembre 1986 ; 372 pages, 98 F. [Malheureusement, ne comporte aucune bibliographie ni index.]

Flaubert par Desandré vers 1846 (portrait au crayon)

Flaubert par Desandré vers 1846 (portrait au crayon)

Des Lettres à Louise Colet de Gustave Flaubert, je conserve un très petit volume, reprenant l’édition Rencontre de 1964, mais préfacé par Jil Silberstein, d’une collection « Lettres intimes », chez Edito-Service, Genève, 1974 (XIV + 246 pages).

Publié dans Littérature

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