"Dix petits nègres" d'Agatha Christie

Publié le par Michel Sender

"Dix petits nègres" d'Agatha Christie

« Confortablement installé dans le coin d'un compartiment de première classe, M. le juge Wargrave, depuis peu en retraite, tirait des bouffées de son cigare en parcourant, d'un œil intéressé, les nouvelles politiques du Times.

Bientôt, il posa son journal sur la banquette et jeta un regard par la fenêtre. En ce moment, le train passait dans le comté de Somerset. Le juge consulta sa montre : encore deux heures de voyage !

Alors, il se remémora les articles publiés dans la presse au sujet de l'île du Nègre. On avait tout d'abord parlé d'un millionnaire américain, fou du yachting, qui avait acheté cette petite île et y avait construit une luxueuse habitation moderne. Malheureusement, la troisième épouse de ce riche Yankee n'ayant pas le pied marin, l'île et la maison furent mises en vente. Une publicité tapageuse s'étala dans les journaux et un beau jour on apprit que l'île était devenue la propriété d'un certain M. Owen. » [*]

 

J’ai ressorti mon exemplaire de Dix petits nègres d’Agatha Christie dans Le Livre de Poche policier des années 60. Le titre anglais, Ten Little Niggers, est en petites capitales entre parenthèses. (J’ai également une édition poche du « Club des masques », librairie des Champs-Élysées, de février 1983, avec un jeu d’échecs en couverture, à la même mise en pages intérieure.)

Le roman, paru en 1939 au Royaume-Uni, a été traduit en français par Louis Postif. D’après la BNF, il est sorti en 1940 dans la célèbre collection d’Albert Pigasse, « Le Masque ». (Curieusement, le copyright de mes deux exemplaires est daté de 1947.)

Une nouvelle traduction de Gérard de Chergé a été réalisé en 1993 : j’en recopie les premiers paragraphes d’après un extrait pdf du Livre de Poche (un bandeau de couverture annonce une « série événement » sur TF1 ; une postface de François Rivière est signalée) :

« Dans le coin fenêtre d’un compartiment fumeurs de première classe, le juge Wargrave, retraité depuis peu, tirait sur son cigare en parcourant avec intérêt les pages politiques du Times.

Posant son journal, il regarda par la vitre. Ils traversaient maintenant le Somerset. Il jeta un coup d’œil à sa montre : encore deux heures de voyage.

Mentalement, il passa en revue tout ce qui avait paru dans la presse au sujet de l’île du Nègre.

Il y avait d’abord eu la nouvelle de son achat par un milliardaire américain fanatique de yachting – assortie de la description de la luxueuse demeure ultra-moderne qu’il faisait construire sur cet îlot au large du Devon. Le fait malencontreux que la toute récente et néanmoins troisième épouse dudit milliardaire n’eût pas le pied marin avait entraîné la mise en vente de l’île et de la maison. Des publicités dithyrambiques avaient alors été placardées un peu partout. Jusqu’au jour où on avait sobrement annoncé qu’elle avait été rachetée par un certain Mr O’Nyme. »

[Traduction de Gérard de Chergé, Librairie des Champs-Élysées, 1993. (Extrait pdf gratuit du Livre de Poche.)]

« M. Owen » est devenu Mr O’Nyme et la traduction de Louis Postif a été « toilettée ». Il n’y a pas de véritable raison d’acheter cette nouvelle version.

Notons cependant que le titre « original » cité est dorénavant And Then They Were None (Copyright © 1939, Agatha Christie Limited).

Et puis voici l’annonce d’une nouvelle parution française sous un nouveau titre, dont je reprends les premiers paragraphes d’un « aperçu » promotionnel sur Google :

« Dans le coin fenêtre d’un compartiment fumeurs de première classe, le juge Wargrave, retraité depuis peu, tirait sur son cigare en parcourant avec intérêt les pages politiques du Times.

Posant son journal, il regarda par la vitre. Ils traversaient maintenant le Somerset. Il jeta un coup d’œil sur sa montre : encore deux heures de voyage.

Il passa mentalement en revue tout ce qui avait paru dans la presse au sujet de l’île du Soldat.

Il y avait d’abord eu la nouvelle de son achat par un milliardaire américain fanatique de yachting, assortie d’une description de la luxueuse demeure moderne qu’il faisait construire sur cet îlot au large du Devon. Le fait malencontreux que la toute récente troisième épouse dudit milliardaire n’eût pas le pied marin avait entraîné la mise en vente de l’île et de la maison. Des petites annonces dithyrambiques avaient alors été insérées dans les journaux. Jusqu’à la publication d’un sobre communiqué révélant qu’elle avait été rachetée par un certain M. O’Nyme. »

[Extrait de Ils étaient dix, traduction révisée de Gérard de Chergé, éditions du Masque, 2020. (« Aperçu du livre » sur Google.)]

La traduction a été re-« toilettée » (je vous laisse comparer) mais, surtout, bien sûr, en dehors du titre, « l’île du Nègre » a été changée en « l’île du Soldat » !

Et le nouveau titre français devient Ils étaient dix. Tout cela pour ne plus utiliser le mot nègre ! 

Bêtise, quand tu nous tiens — masquée ou pas.

 

Michel Sender.

 

[*] Dix petits nègres (TEN LITTLE NIGGERS) d’Agatha Christie, traduit de l’anglais par Louis Postif [© Librairie des Champs-Élysées, 1947], Le Livre de Poche policier [1963], Paris, 1er trimestre 1969 ; 256 pages.

"Dix petits nègres" d'Agatha Christie

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