"Romain Kalbris" d'Hector Malot

Publié le par Michel Sender

"Romain Kalbris" d'Hector Malot

« De ma position présente, il ne faut pas conclure que j'ai eu la Fortune pour marraine. Mes ancêtres, si le mot n'est pas bien ambitieux, étaient des pêcheurs ; mon père était le dernier de onze enfants, et mon grand-père avait eu bien  du mal à élever sa famille, car dans ce métier-là plus encore que dans les autres, le gain n'est pas en proportion du travail ; compter sur de la fatigue, du danger, c'est le certain ; sur un peu d'argent, le hasard.

À dix-huit ans, mon père fut pris par l'inscription maritime ; c'est une espèce de conscription, au moyen de laquelle l'État peut se faire servir par tous les marins pendant trente-deux ans, — de dix-huit à cinquante. Il partit ne sachant ni lire ni écrire. Il revint premier maître, ce qui est le plus beau grade auquel parviennent ceux qui n'ont point passé par les écoles du gouvernement. » [*]

 

Dans la suite de mes études sur la littérature populaire, j’ai eu envie de relire le Romain Kalbris d’Hector Malot (1830-1907), un livre que l’on ne trouve plus qu’en ebook (par exemple dans « La Bibliothèque électronique du Québec » ou sur Gallica, Internet Archive, etc.), que je préfère à Sans Famille ou En Famille, à mon avis trop longs et sentencieux…

En effet, par sa brièveté (ce qui en excuse d’autant moins les éditions « caviardées ») et sa spontanéité, Romain Kalbris reste une extraordinaire réussite, un roman qui se lit encore avec beaucoup de plaisir et qui correspond à un engagement très fort de l’auteur.

« Dans Romain Kalbris, en souvenir d’un passé qui m’a laissé des rancunes vivaces, j’ai cherché à amuser ceux qu’on ennuyait, j’ai voulu leur donner le goût de la lecture et aiguiser leur curiosité au lieu de l’émousser ; j’ai voulu aussi provoquer leur intérêt, émouvoir leur cœur, les attirer, les retenir, les amener à demander aux livres leurs joies ou leurs consolations », écrivit Hector Malot dans Le Roman de mes romans paru en 1896 chez Flammarion.

Car il mit beaucoup de souvenirs autobiographiques (son père était notaire et sa mère le nourrissait d’histoires maritimes) dans cette histoire d’un enfant, orphelin de père (à la recherche d’une figure paternelle de substitution, en l’occurrence M. de Bihorel) et qui s’échappe de son environnement familial (notamment d’un oncle avare et cruel) pour devenir marin et s’embarquer sur un bateau.

En route, il est confronté à la faim et il rencontre un peintre original et contestataire (Lucien Hardel), puis (déjà) une troupe de saltimbanques (menée durement par M. le comte de Lapolade) et la petite Diélette, dont il tombe amoureux. Arrivé enfin au Havre, une ultime aventure lui fait comprendre l’importance de sa mère qui l’attend dans l’angoisse.

La dédicace de Romain Kalbris à sa femme Anna Malot nous a appris que sa fille (Lucie, qui sera plus tard la dédicataire de Sans Famille) venait de naître mais Le Roman de mes romans nous en dit plus :

« Mais en même temps j'ai voulu mettre en scène une idée sous l'obsession de laquelle je suis resté pendant plusieurs années.

J'avais perdu ma mère et je me disais qu'on était fou de s'éloigner de ceux qu'on aime en prenant pour prétexte les nécessités de la vie qui, en réalité, ne sont pas si impérieuses que l'imagine l'égoïsme. Qui sait si au retour on les retrouvera vivants ? Quand on les aura perdus, combien ne regrettera-t-on pas de n'être point resté près d'eux autant qu'on l'aurait pu ? »

avant de conclure

« De là est né Romain Kalbris ; mais sa mise en œuvre n'a rien enlevé à l'amertume des regrets qui l'a inspiré. »

D’ailleurs, quelques années plus tard, Hector Malot aidera avec un extrême dévouement son ami Jules Vallès exilé en Angleterre et permettra la publication en France de Jacques VingtrasL’Enfant, chef-d’œuvre immortel.

 

Michel Sender.

 

[*] Romain Kalbris [Le Roman d’un enfant, Le Courrier français, 1867 ; Hetzel, 1869] d’Hector Malot, éditions France-Empire (© Caisse nationale des lettres, 1973), Paris, 1973 ; 288 pages [avec jaquette illustrée, 19 F : mon exemplaire n’a plus de jaquette]. Le texte, malgré quelques coquilles, semble suivre les éditions Dentu (7e édition en 1882) : il y a des variantes d’avec Hetzel (1869) et Delagrave (« nouvelle édition », 1884).

"Romain Kalbris" d'Hector Malot

La plupart des éditions Hachette pour enfants sont, hélas, « caviardées ».

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article