"La Femme qui pleure" de Zoé Valdés

Publié le par Michel Sender

"La Femme qui pleure" de Zoé Valdés

« De ma terrasse, j'observais la circulation des voitures lorsque mon regard s'est arrêté au banc du boulevard Bourdon : un jeune couple s'embrassait ; probablement sur le banc où, dans le roman de Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet conversaient, par une chaleur de trente-sept degrés. Je ne connais rien de plus plaisant ni de plus fascinant que d'observer les baisers échangés par les jeunes gens à Paris : des baisers de pleine bouche, avec la langue ; Robert Doisneau a su photographier comme personne le baiser parisien.

Je me suis retirée de la fenêtre pour traverser le salon et gagner l'autre aile de l'appartement. La vie d'une femme est une éternelle litanie ; lorsque cette litanie cesse, le désir s'arrête. Vient alors le temps des ardentes pensées. Commence l'époque où le corps se refroidit et où la fièvre s'empare sauvagement de la psyché. Cela ne veut pas dire que la vie soit terminée, elle s'arrête seulement pour repartir dans la violence et le fracas vers cette nouvelle enfance qui, somnolente, nous attend avant la mort. » [*]

 

Dans La Femme qui pleure, Zoé Valdés, écrivaine d’origine cubaine exilée en France, évoque Dora Maar (1907-1997), la femme qui posa pour le célèbre tableau de Pablo Picasso portant ce titre.

Dora Maar, naquit à Paris mais passa son enfance en Argentine, ce qui lui permit de comprendre la culture hispanique. De retour en France, elle s’orienta vers une formation artistique et devint une remarquable photographe, liée aux Surréalistes et au groupe Octobre.

Sa rencontre en 1936 avec Pablo Picasso, dont elle tomba amoureuse, fit basculer sa vie et en même temps occulta sa propre création.

Elle se retrouva « muse » ou « égérie » d’un monstre sacré qui aspirait à lui toutes les attentions et qui la rendit désemparée au moment de leur rupture et de son abandon à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Elle tomba alors dans une dépression terrible : elle fut internée à l’hôpital Sainte-Anne où elle subit de nombreux électrochocs. Elle suivit une psychanalyse avec Jacques Lacan et se reconstruisit lentement en devenant elle-même peintre et en développant une expression artistique extrêmement personnelle.

Longtemps considérée uniquement comme une « ex » de Picasso et ignorée par les thuriféraires du Maître, c’est après sa mort que furent révélés la plus grande partie de ses tableaux et que l’on redécouvrit son œuvre grâce à des expositions, des monographies, voire des biographies, romancées ou pas…

Zoé Valdés, quant à elle, choisit de questionner deux personnes (James Lord et Bernard Minoret) qui connurent Dora Maar après la guerre et de ne retenir, malgré des retours en arrière, qu’une période donnée de sa vie, à savoir un séjour d’une semaine qu’elle fit à Venise en 1958 avec les deux hommes.

James Lord (1922-2009), jeune GI américain arrivé en France avec les troupes américaines, qui fut littéralement amoureux de Picasso et de Dora et qui garda des contacts avec les deux après leur séparation, témoigna dans un Picasso et Dora paru en 1993 en anglais puis en France en 2000, et Bernard Minoret (1928-2013), qui fut l’amant et le compagnon de James Lord à une époque et en resta proche jusqu’à sa mort ainsi qu’avec Dora, parla à plusieurs reprises avec Zoé Valdés, ce qui lui permit de mettre en route son travail.

Ensuite la romancière tisse sa toile. Elle nous retrace la vie du couple Pablo Picasso-Dora Maar sur la dizaine d’années (1935-1945) de leur liaison (Picasso, lui, ayant toujours entretenu de multiples relations sexuelles en dehors) et développe surtout le lien particulier établi entre eux deux et le couple Paul Éluard-Nusch (elle ose même des chapitres franchement érotiques).

Elle nous fait essentiellement comprendre le dilemme créatif qui fut celui de Dora Maar et bien sûr embrasser sa cause. Un peu comme Camille Claudel à l’ombre de Rodin, Dora Maar dut se dégager de l’emprise d’un génie et elle y parvint, difficilement, dans le silence, l’isolement et la création.

 

Michel Sender.

 

[*] La Femme qui pleure (La mujer que llora, 2013) de Zoé Valdés, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, éditions Arthaud (Flammarion), Paris, (mai)-septembre 2015 ; 420 pages, 22,50 €.

"La Femme qui pleure" de Zoé Valdés

J’ai une pensée pour L’Œil du silence (Flammarion, 1993) de Marc Lambron qui personnellement me fit découvrir Lee Miller, modèle et photographe proche de Man Ray et des Surréalistes à la même époque.

Publié dans Littérature

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