"La Légende de la géographie" de Gilles Lapouge

Publié le par Michel Sender

"La Légende de la géographie" de Gilles Lapouge

« Quand la guerre fut finie, je suis allé à la gare car j’avais le projet de suivre les cours de l’École libre des sciences politiques, rue Saint-Guillaume, à Paris, en vue de devenir ambassadeur. La France était abîmée. Les trains n’allaient pas vite. Ils s’embrouillaient dans leur route parce que les avions ennemis et les avions amis avaient cassé beaucoup d’ouvrages d’art. La traversée des fleuves était une entreprise. Notre locomotive cherchait les ponts. Quand elle en trouvait un, elle sifflait. Parfois, elle se trompait. Elle sifflait une deuxième fois et elle faisait machine arrière. Je crois qu’elle confondait les rives gauche et droite, ça promettait pour Paris, avec la Seine au milieu.

Elle avançait en tâtonnant, par détours, par zigzags et par remords, avec de brusques inspirations. Elle se faufilait énergiquement dans un fouillis de rivières, d’allées de peupliers, d’automnes, de villages, de fleurs et de viaducs, de brouillards. Paris se rapprochait et s’éloignait tour à tour. Cette lenteur et ces hésitations me plaisaient bien. Depuis ma naissance, je n’avais jamais vu ma capitale. À présent, j’étais sur la bonne voie mais il me paraissait raisonnable d’observer des paliers de décompression, comme font les explorateurs sous-marins. Je m’habituais doucement à la géographie cachée de mon pays. » [*]

 

Après la mort de Gilles Lapouge, le 31 juillet dernier, je n’arrivais pas à me décider sur quel ouvrage relire.

Puis, incidemment, m’est revenu La Légende de la géographie, très emblématique de son œuvre.

En effet, par ses romans (d’Un soldat en déroute aux Nuits tranquilles à Belém), ses essais ou récits (Les Pirates, Utopie et civilisations, Équinoxiales, Le Singe de la montre, L’Encre du voyageur… avec peut-être une place à part pour L’Âne et l’Abeille [**]), toujours Gilles Lapouge recherchait la légende de la géographie.

Il l’explique lui-même. Il y a d’abord le cartouche accompagnant les cartes, qui comprend la légende, les explications des signes de la représentation du terrain ; et puis, bien sûr, la fable féérique, la chanson de geste de la cosmographie : « La géographie bouge. »

Car géographie et histoire se mêlent pour aboutir, dans l’esprit de l’auteur, à l’écriture (la graphie) et à la littérature, au poème (L’Odyssée, Arthur Rimbaud), au roman géographique (il cite Herman Melville, Jules Verne, Joseph Conrad, Le Désert des Tartares, Sur les falaises de marbre ou Le Rivage des Syrtes ; personnellement j’ai pensé au Sentiment géographique de Michel Chaillou) ou historique (Stendhal, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Léon Tolstoï, Jean Giono), au problème du temps (les sabliers, les horloges, Marcel Proust) ou des appellations trompeuses (le cap des Tempêtes devenu celui de Bonne-Espérance), les approximations, les frontières, les mers et les océans, les explorations, etc.

Il pourchasse, en s’en délectant, après Lewis Carroll et Jorge Luis Borges mais avant Michel Houellebecq, le dilemme entre la carte et le territoire (la carte est-elle, ou pas, le territoire ?), avec une certaine nostalgie : « Où sont-elles passées, les belles cartes de nos enfances, les belles cartes de l’enfance de la géographie ? » demande-t-il.

Il exprime surtout son amour des rêves, des ciels et des vents, sa préférence pour la délicatesse des sentiers inachevés ou le secret des chemins non balisés, pour les terrae incognitae, pour l’incertitude des labyrinthes — tout en refusant « l’absence de durée qu’est l’éternité ».

« Ensuite, nous arriverons à la dernière douane, nous entrerons au Grand Pays sans géographie », conclut-il.

 

Michel Sender.

 

[*] La Légende de la géographie de Gilles Lapouge [Albin Michel, 2009], éditions France Loisirs, Paris, février 2010 ; 304 pages (cartonné sous jaquette).

"La Légende de la géographie" de Gilles Lapouge

[**] En 2014, France Loisirs (dont Gilles Lapouge était membre du — feu ? — Comité d’Auteurs) a également repris L’Âne et l’Abeille [Albin Michel, même année].

Publié dans Littérature

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