"Youri" de Henri Troyat

Publié le par Michel Sender

"Youri" de Henri Troyat

« Les lèvres collées contre la vitre, Youri s’amuse à embuer le carreau en soufflant dessus une haleine chaude. Quand le rond de vapeur est assez opaque, il l’efface du bout des doigts et retrouve avec ennui, de l’autre côté du verre, la blancheur et l’immobilité du jardin sous la neige. Derrière son dos, Sonia dorlote sa poupée en marmonnant des phrases de tendresse bêtifiante ou de maternelle gronderie. Cantonnée dans son univers de fille, elle ne songe même pas à rejoindre Youri, qui fait le guet. Pourtant, depuis quelques minutes, il la devine intéressée, et même impatiente. Elle s’agite dans la chambre autour du coffre à jouets. Soudain, elle demande :

— Tu ne vois toujours rien ? » [*]

 

Paru un an après Aliocha qui évoquait ses années de lycée en France, Youri d’Henri Troyat remonte dans le temps et à son enfance russe avant et après la Révolution.

Plus que d’un roman, il s’agit plutôt d’une longue nouvelle, cette fois autour de deux enfants, un garçon et une fille, très proches l’un de l’autre mais que la vie (l’histoire mouvementée du pays) va séparer.

Youri et Sonia attendent et observent à travers une fenêtre l’arrivée au domaine de l’arbre coupé pour la Noël 1916. Youri est le fils du propriétaire et Sonia la fille de leur gouvernante Douniacha. Ils sont élevés ensemble et ont presque le même âge.

À partir de l’année 1917, l’univers feutré qui les entoure va se détériorer.

C’est d’abord le départ de leur institutrice Zoé Ivanovna (elle distribuait des brochures socialistes dans le village), ce qui ne les chagrine pas trop ; ensuite le père de Youri, Alexandre Borissovitch, industriel local gérant une tannerie, rencontre des difficultés avec ses ouvriers puis, quelque temps plus tard, est arrêté.

Assez vite libéré, il est cependant contraint de s’enfuir brusquement. En fait, leurs biens vont être réquisitionnés et tout le reste de la famille (Youri, sa mère Marie Vassilievna, Sonia et Douniacha) décide de le suivre en essayant de le rejoindre, d’abord par Moscou et Kharkov puis à Odessa.

Mais, avant d’arriver à ce port de la mer Noire d’où un navire les conduira en Turquie et en France, le groupe connaît une terrible équipée en train, dans des wagons à bestiaux, puis une relégation dans un camp de transit du fait de la grippe espagnole (un camp géré par les Allemands qui occupent la région de Belgorod) puis, après l’armistice de 1918, atterrit à Odessa, alors sous la coupe des Français…

Pendant tout ce périple, Youri, lui, vivait dans un monde à part, de combats entre cowboys et indiens, rouges et blancs, dans « une allégresse impatiente, fourmillante devant le saut dans l’inconnu », relativement inconscient (avant de partir, sa mère l’avait habillé d’un splendide costume marin) des événements.

Henri Troyat (1911-2007), né Lev Tarassov, mais d’une famille probablement d’origine arménienne (les Torossian), a sans doute utilisé dans Youri une partie de ses propres souvenirs d’enfance, ce qui donne d’autant plus de prix à ce livre.

 

Michel Sender.

 

[*] Youri de Henri Troyat, éditions Flammarion, Paris, avril 1992 ; 224 pages, 92 F.

"Youri" de Henri Troyat

La photographie de couverture de la jaquette du livre est de l’écrivain Leonid Andreïev (1871-1919) : portrait de son fils Vadim en 1912 (autochrome en couleurs).

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