"Dans l'ombre du brasier" d'Hervé Le Corre

Publié le par Michel Sender

"Dans l'ombre du brasier" d'Hervé Le Corre

« La nuit, et une lune trop claire qui les coiffe de bleu. Ils marchent sans aucun  bruit, leurs souliers enveloppés dans des chiffons. Ils sont trois dans ce boyau effondré par endroits, les jambes mangées par les ténèbres tassées au fond, ils se tordent les pieds, cahotent, trébuchent parfois, ravalant leurs jurons, s’accrochant au camarade dont ils ne voient tout près que la masse sombre. Ils sont passés tout à l’heure à cent mètres d’un bivouac. Le feu mourant, monceau de braises. La sentinelle assoupie sur son fusil. Ils ont cessé de respirer et ont rentré la tête dans le col relevé de leurs vareuses. De temps à autre, un départ d’artillerie éclate au mont Valérien, tonnerre lointain, roulement funèbre. Un obus siffle dans le noir. Versailles canonne à l’aveugle Paris pour tâcher de tuer ceux qui ne dorment pas. Derrière eux, les explosions comme une toux qu’on étouffe. Sous les coups, la ville attend et tremble de peur et de rage. Et quand ils se retournent, les trois hommes voient monter le rougeoiement d’un incendie au-dessus de la masse obscure des fortifications. » [*]

 

La relecture de L’Insurgé de Jules Vallès (voir ce blog le 6 novembre 2020) ou de l’histoire de la Commune due à William Serman [**] — sans parler pour l’instant des ouvrages de Lissagaray, Louise Michel ou Maxime Vuillaume — m’a donné envie de plonger dans le roman d’Hervé Le Corre, Dans l’ombre du brasier.

Et il faut reconnaître, dès les premières lignes, qu’il s’agit d’une très grande réussite.

Hervé Le Corre, manifestement imprégné du contexte historique de la Commune, a composé un roman noir parfaitement intégré à l’Histoire (il se déroule du 18 au 28 mai 1871) et déroulant une intrigue policière relativement classique.

Reprenant et prolongeant semble-t-il des éléments d’un de ses précédents livres (L’Homme aux lèvres de saphir, que je ne connais pas encore), Hervé Le Corre imagine un trio criminel (un photographe pervers, un tueur monstrueux et un conducteur de fiacre) qui enlève et séquestre de jeunes femmes, dont, par hasard, Caroline, infirmière amoureuse d’un soldat fédéré, Nicolas Bellec.

Par ailleurs, Antoine Roques, un communard idéaliste et honnête promu commissaire de police, enquête sur les disparitions et tâche d’agir pour le mieux et pour sauver une femme qu’il sait en danger.

À la manière américaine ou des feuilletons populaires, nous suivons les personnages par étapes et tout réside en fait dans l’ambiance (très réussie, je l’ai dit) des derniers jours de la Commune, les actions militaires de Nicolas et des gardes nationaux, le délitement de la situation avec les bombardements incessants et les exactions des Versaillais, les barricades improvisées à tous les coins de Paris, le courage intrépide du petit peuple — et bien sûr quelques salauds prêts à dénoncer ou trahir.

Avec aussi le revirement surprenant de certains personnages, notamment celui du conducteur de fiacre, Clovis, qui refuse l’extrême barbarie et aide avec conscience Antoine Roques et ses hommes, ou alors celui du tueur qui, livré à lui-même, ne connaît plus de loi…

Dans l’ombre du brasier mais en plein soleil du tragique des batailles perdues (« — Ce qu’on y a cru, tout de même… C’étaient de beaux jours », déclare un des protagonistes), le livre d’Hervé Le Corre se termine néanmoins sur l’espoir d’un avenir meilleur.

 

Michel Sender.

 

[*] Dans l’ombre du brasier d’Hervé Le Corre, collection « Rivages/Noir », éditions Payot & Rivages, 2019 (dépôt légal : décembre 2018) ; 496 pages, 22,50 €.

"Dans l'ombre du brasier" d'Hervé Le Corre

[**] « Comment rester insensible aux appels et aux revendications de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants, qui réclamaient avec tant de véhémence et de maladresse l’avènement de la République démocratique et sociale ?  Leur vocabulaire et leurs références passéistes peuvent irriter les doctrinaires, les amateurs de systèmes et les contre-révolutionnaires. Mais leur programme ne semble guère démodé aux républicains de toutes nuances. Car que demandaient-ils au fond ? La République et la victoire sur l’envahisseur, du pain et un toit pour tous, la justice et la solidarité sociales, la reconnaissance de leurs droits et de leur dignité, et, couronnant le tout, la liberté. » (Conclusion de La Commune de Paris (1871) de William Serman [Librairie Arthème Fayard, 1986], Le Grand Livre du Mois, Paris, février 2008.)

Publié dans Littérature

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