"L'Insurgé" de Jules Vallès

Publié le par Michel Sender

"L'Insurgé" de Jules Vallès

« C’est peut-être vrai que je suis un lâche, ainsi que l’ont dit sous l’Odéon les bonnets rouges et les talons noirs !

Voilà des semaines que je suis pion, et je ne ressens ni un chagrin, ni une douleur ; je ne suis pas irrité et je n’ai point honte.

J’avais insulté les fayots de collège ; il paraît que les haricots sont meilleurs dans ce pays-ci, car j’en avale des platées et je lèche et relèche l’assiette.

En plein silence de réfectoire, l’autre jour, j’ai crié, comme jadis, chez Richefeu :

— Garçon, encore une portion !

Tout le monde s’est retourné, et l’on a ri.

 

J’ai ri aussi — je suis en train de gagner l’insouciance des galériens, le cynisme des prisonniers, de me faire à mon bagne, de noyer mon cœur dans une chopine d’abondance — je vais aimer mon auge !

J’ai eu faim si longtemps !

J’ai si souvent serré mes côtes, pour étouffer cette faim qui grognait et mordait mes entrailles, j’ai tant de fois brossé mon ventre sans faire reluire l’espoir d’un dîner, que je trouve une volupté d’ours couché dans une treille à pommader de sauce chaude mes boyaux secs.

C’est presque la joie d’une blessure guérie à chatouiller. » [*]

 

L’Insurgé, dernier volet, après L’Enfant et Le Bachelier, de la trilogie autobiographique de Jacques Vingtras, garde une place à part dans l’œuvre de Jules Vallès (1832-1885).

C’est son dernier livre, écrit difficilement en plusieurs étapes, par fragments, à une période où, revenu enfin en France après l’exil londonien, Jules Vallès, malade et tourmenté, s’est de nouveau investi à fond dans un journal, Le Cri du Peuple, qui lui prend beaucoup de temps et lui apporte de multiples soucis avec la censure et la police : en janvier 1885, un mois avant sa mort, une perquisition a eu lieu chez lui alors qu’il était alité.

Pour composer L’Insurgé (sous-titre : 1871), Jules Vallès — comme il l’avait fait pour La Rue à Londres — s’appuie sur Séverine pour sélectionner des articles déjà publiés, corriger et réorganiser une première version partielle de L’Insurgé parue  en 1882 dans la Nouvelle Revue de Juliette Adam, prendre des notes sur la suite de l’ouvrage, auquel il tient très fort.

Malheureusement, à sa mort, survenue le 14 février 1885 (une de ses dernières phrases serait : « J’ai beaucoup souffert. » [**]), le livre n’est pas achevé. C’est Séverine, extrêmement dévouée, qui terminera la réalisation et les corrections du volume final édité chez Charpentier en 1886, avec la célèbre dédicace :

AUX MORTS DE 1871

À TOUS CEUX

QUI, VICTIMES DE L'INJUSTICE SOCIALE,

PRIRENT LES ARMES CONTRE UN MONDE MAL FAIT

ET FORMÈRENT,

SOUS LE DRAPEAU DE LA COMMUNE,

LA GRANDE FÉDÉRATION DES DOULEURS,

Je dédie ce livre.

JULES VALLÈS.

Paris 1885.

Cependant, malgré son inachèvement par l’auteur, L’Insurgé demeure essentiel et fondamental. Livre bancal et incomplet, il nous redonne néanmoins la parole, le ton, le style, inimitables, de Jules Vallès — et son indécrottable sincérité.

Car Jules Vallès, toujours sceptique et critique (surtout vis-à-vis de lui-même), insatisfait et moqueur, révolté et réfractaire (son mot préféré), nous conduit grosso-modo de 1861 (la mort d’Henry Murger, l’auteur des Scènes de la vie de bohême) à 1871, la Commune de Paris.

Quelques mois pion à Caen (d’où il est renvoyé), il retrouve son poste d’expéditeur à la mairie de Vaugirard mais doit le quitter après une conférence sur Balzac au Grand-Orient jugée comme une « offense au gouvernement ».

Le voilà dorénavant condamné à faire le tour des rédactions à chercher de la copie : il y rencontre le succès mais, incapable de s’autocensurer, il se retrouve fréquemment viré ou alors le titre est interdit. Ses propres tentatives de diriger un journal tournent court, par manque d’argent ou pour cause de fermeture administrative.

Jules Vallès présente tout cela avec dérision : ses séjours en prison (Sainte-Pélagie) ou sa candidature à la députation contre Jules Simon où il ne dépassera pas les trois cents voix.

Quand arrive la guerre franco-prussienne, il se range dans les opposants à la guerre (très minoritaires et incompris) et, s’il se réjouit de la chute de l’Empire, il ne se satisfait pas ensuite de la République bourgeoise des Thiers, Ferry et Gambetta.

Seuls l’intéressent le peuple et la Sociale : il soutient alors la Commune et en suit tous les aléas jusqu’à la « semaine sanglante » tout en refusant les galons (il ne reste que quelques jours chef d’un bataillon de la Garde nationale) et les honneurs : son récit de l’occupation de la mairie du XIXe le 31 octobre 1870 est hilarante.

Après le 18 mars 1871, membre élu de la Commune, il se veut avant tout un témoin engagé (toute son énergie passe dans Le Cri du Peuple) mais qui refuse les excès révolutionnaires (« Je hais Robespierre le déiste, et trouve qu’il ne faut pas singer Marat, le galérien du soupçon, l’hystérique de la Terreur, le névrosé d’une époque sanguine ! » nous dit-il) et les gloses : « Allez donc peser les théories sociales, quand il tombe de ces grêlons de fer dans le plateau de la balance ! » ajoute-t-il.

Admirateur de Blanqui sans être blanquiste, internationaliste sans être affilié à l’Internationale, Jules Vallès reste indépendant et inclassable, sauf dans la conviction. Pour lui, la jonction a été faite avec 1848 et les vaincus de juin 1849 et du 2 décembre 1851 : « Quoi qu’il arrive, dussions-nous être de nouveau vaincus et mourir demain, notre génération est consolée ! Nous sommes payés de vingt ans de défaites et d’angoisses », proclame-t-il.

Jules Vallès aime la foule et le drapeau rouge. Il est très fier d’avoir contribué au « Place au Peuple ! Place à la Commune ! » qui concluait L’Affiche rouge collée sur les murs de Paris les 6 et 7 janvier 1871.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Insurgé (1886) de Jules Vallès, éléments du dossier rassemblés par Marc Kravetz et Daniel Bénédite, chronologie établie par Daniel Bénédite, collection « Les Grandes Résistances de l’Histoire », éditions Rombaldi, Paris, 1er trimestre 1974 ; 304 pages, relié-cartonné.

[**] Chronologie « Jules Vallès, sa vie et ses œuvres » par Pascal Pia, Le Livre de Poche, 1972. Dans sa biographie monumentale (Jules Vallès, Fayard, 1996), Roger Bellet retient : « J’ai bien souffert ! »

Illustration : Yves Thos

Illustration : Yves Thos

Pour cet article, j’ai également consulté les annotations des éditions suivantes de L’Insurgé : les Éditeurs Français Réunis, 1950 (préface de Marcel Cachin, sous la direction de Lucien Scheler) ; le Livre de Poche, 1972 (préface et commentaires de Pascal Pia, notes de Jean-Yves Guiomar) et France Loisirs, 1987 (notes, préface et biographie de Georges Belle, couverture illustrée par Yves Thos).

Publié dans Littérature

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