Nelly Kaplan, dernière Surréaliste ?

Publié le par Michel Sender

Nelly Kaplan, dernière Surréaliste ?

« La première fois que je l’ai vu, c’était vers onze heures du soir, sur un quai désert. J’attendais le métro qui, à ces heures-là, se fait toujours désirer. À quelques distances de moi, devant un distributeur automatique de préservatifs, l’individu tempêtait tout en retournant ses poches. De toute évidence, il était en manque d’appoint. En m’apercevant, il vint vers moi sans hésiter.

— Avez-vous de la monnaie ?

J’en avais. Je lui donnai volontiers cinq pièces d’un euro contre un billet de cinq qu’un courant d’air inopiné fit s’envoler sur les voies électrifiées. Imprudent, il s’apprêtait à le récupérer.

— N’en faites rien, lui dis-je. Le Destin nous remettra bien en phase une autre fois.

Il insista alors pour que nous partagions le paquet de préservatifs, une douzaine en tout.

— Ça peut être utile, dit-il en me les tendant.

— Vous avez raison. » [*]

 

Quand Le Magazine littéraire changea de propriétaires, la chronique mensuelle « Cinéma » de Nelly Kaplan fut supprimée. (C’est ainsi qu’on commence à tuer un journal en lui ôtant petit à petit la sève qui le faisait vivre !)

J’ai repensé à cela à l’annonce de la disparition de Nelly Kaplan (le 12 novembre 2020 à Genève des suites du coronavirus), une femme véritablement libre, une cinéaste iconoclaste (on pense évidemment à son film emblématique La Fiancée du Pirate) et une romancière baroque qui signa Belen ses premiers récits érotiques (Mémoires d’une liseuse de draps, par exemple).

J’ai retrouvé un curieux volume, au format inhabituel (17 x 19) et à deux couvertures : Et Pandore en avait deux ! (roman) et, renversé, Mon Cygne, mon Signe… (Correspondances Abel Gance/Nelly Kaplan).

Et Pandore en avait deux ! démarre sur un quai de métro et nous emballe derechef par son ton surprenant, même s’il s’agit tout de même d’une pochade (« Un manteau de fou rire m’a toujours sauvé (sic) de l’amertume » écrit-elle) chargée avant tout d’aborder ses correspondances amoureuses.

Avec André Breton qui l’appelait, dans une « phrase de réveil », « Vison/Bison Blanc d’Or », et dont elle ajoute : « Je reviens aux lettres du chantre de l’amour fou. Elles sont superbes. Mais m’aimait-il vraiment, ou aimait-il surtout s’aimer lui-même, dans la beauté des textes ? »

Philippe Soupault : « Dans celles de Philippe il y a beaucoup de passion, de révolte et la désinvolture d’un porteur de semelles de vent qui cache des blessures profondes. »

André Pieyre de Mandiargues : « Je parcours les lettres d’André Pieyre. Je trouve affection, admiration, humour, mais rien qui puisse travestir un mystère. »

Elle évoque aussi Jean Chapot (« vaincu par sa terrifiante maladie ») et son dernier compagnon, Claude Makowski, décédé à Genève cette année, trois mois avant elle…

Nelly Kaplan, dernière Surréaliste ?

Mais, dans cet ouvrage, Nelly Kaplan se consacre surtout aux lettres d’Abel Gance (qu’elle nomme « le Magicien ») et à leur collaboration essentielle (« mon admiration pour lui était totale », avoue-t-elle) pendant une dizaine d’années : sur les films La Tour de Nesle, Austerlitz et Cyrano et d’Artagnan ; sur le programme Magirama, en « Polyvision ».

L’on comprend cependant que leur relation fut orageuse et tourmentée : « Gance était un génie de la Renaissance égaré au XXe siècle, dit-elle. (…) Par contre, sa conception de la nature féminine était plutôt celle d’un petit bourgeois du XIXe siècle. » (Anecdote caractéristique : sur le tournage de La Tour de Nesle, la femme de Gance se précipite sur elle en essayant de la griffer et en la traitant de « sale juive » et le Maître n’intervient pas !)

C’est pourquoi, finalement, elle a rompu avec le Magicien, « ce vampire solaire que j’ai quitté dans un sursaut vital, quand mon stock de sang commençait à s’épuiser ».

Mais, bien sûr, elle commente avec ferveur ces lettres incandescentes « souvent signées par un petit dessin mystérieux où le C et le S s’entrecroisaient, en évoquant le C du Cygne, et le S du Signe ».

Les relire aujourd’hui nous bouleverse.

 

Michel Sender.

 

[*] Et Pandore en avait deux ! suivi de Mon Cygne, mon Signe… (Correspondances Abel Gance/Nelly Kaplan) de Nelly Kaplan, éditions du Rocher, Monaco, avril 2008 ; 84 et 72 pages (au centre, 8 pages photos), 17,90 €. (« Ouvrage édité avec le soutien de la Fondation d’entreprise La Poste. »)

Publié dans Littérature

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