"Fromont jeune et Risler aîné" d'Alphonse Daudet

Publié le par Michel Sender

"Fromont jeune et Risler aîné" d'Alphonse Daudet

« — MADAME CHÈBE !

— Mon garçon…

— Je suis content…

C’était bien la vingtième fois de la journée que le brave Risler disait qu’il était content, et toujours du même air attendri et paisible, avec la même voix lente, sourde, profonde, cette voix qu’étreint l’émotion et qui n’ose pas parler trop haut de peur de se briser tout à coup dans les larmes.

Pour rien au monde, Risler n’aurait voulu pleurer en ce moment, — voyez-vous ce marié s’attendrissant en plein repas de noces ! — Pourtant il en avait bien envie. Son bonheur l’étouffait, le tenait par la gorge, empêchait les mots de sortir. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de murmurer de temps en temps avec un petit tremblement de lèvres :

— Je suis content… Je suis content… » [*]

 

Émile Zola, dans Les Romanciers naturalistes, considérait Fromont jeune et Risler aîné comme le véritable « premier roman » d’Alphonse Daudet, avant d’ajouter : « Aujourd’hui, il est un des rares écrivains capables d’écrire un roman où passe le grand souffle de la vie moderne. »

Et c’est un fait que, dans ce livre (à l’exception peut-être du chapitre intitulé « Légende fantastique du petit homme bleu »), Alphonse Daudet se coltine au terreau social et à une histoire de mœurs réaliste et dramatique : « Les grands romanciers se reconnaissent à ceci,  qu’ils sont avant tout des créateurs d’êtres vivants », ajoutait encore Zola.

Fromont jeune (Georges Fromont, héritier de l’usine de papiers peints de son père) a associé avec lui Guillaume Risler (Risler aîné car il a un frère cadet prénommé Frantz), un dessinateur (comme le comptable de l’entreprise, Sigismond Planus) d’origine suisse.

Georges Fromont a épousé sa cousine Claire Fromont (« madame Chorche » dans la prononciation alémanique) et Risler aîné Sidonie Chèbe, une amie de Claire Fromont. Les deux couples habitent dans le même immeuble, proche de la fabrique.

Tout se complique quand nous comprenons que Sidonie, amoureuse d’abord de Georges Fromont et courtisée par Frantz Risler, s’est mariée par intérêt à Risler l’aîné. De son côté, Frantz est aimé (sans le savoir et le partager) par Désirée Delobelle, une jeune fille physiquement défavorisée.

Les Chèbe, Delobelle et Risler étaient voisins depuis l’enfance et liés d’une façon ou d’une autre aux Fromont.

Très vite, Sidonie, jeune femme intrigante et calculatrice, devient la maîtresse de Georges Fromont et le pousse à des dépenses inconsidérées qu’il puise dans les ressources de l’entreprise commune, jusqu’au point de la mettre en péril et au bord de la faillite…

Face à cela, Claire Fromont et Guillaume Risler, tous les deux trompés, restent simples et honnêtes, tandis que Planus le caissier ne sait que faire et que Frantz, parti en Égypte puis revenu en « justicier », se retrouve piégé à cause de son amour toujours vivant pour Sidonie, ce qui fait le désespoir de Désirée…

Je passe sur les inévitables engrenages mélodramatiques du roman mais, ce qui frappe, c’est avant tout la justesse des descriptions et du ton ; par exemple, ce paragraphe suite à un dimanche à la campagne :

« Dès lors, la terrible journée de repos de tous ces pauvres gens était finie. La vue de Paris ramenait à chacun la pensée de son travail du lendemain. Si triste qu'eût été son dimanche, Sidonie commençait à le regretter. Elle songeait aux riches pour qui tous les jours de la vie sont des jours de repos ; et vaguement, comme dans un rêve, les longues allées des parcs entrevus pendant la journée lui apparaissaient remplies de ces heureux du monde, se promenant sur le sable fin, pendant qu'à la grille là-bas, dans la poussière de la route, le dimanche des pauvres passait à grands pas, ayant à peine le temps de s'arrêter une minute pour regarder et envier. »

Alphonse Daudet, avec Fromont jeune et Risler aîné, inaugure, dans la lignée du Thérèse Raquin et des Rougon de Zola, une nouvelle voie franchement naturaliste et sociétale qui changea sa perception par le public : « Le succès en librairie m'étonna beaucoup. Accepté jusque-là dans un petit groupe artistique, je n'avais jamais songé à la grande publicité, et je me rappelle mon heureuse surprise à l'annonce d'une seconde édition quand, quelques jours après l'apparition de mon livre, je venais en tremblant m'informer de sa fortune », écrit-il lui-même dans Trente Ans à Paris.

Fromont jeune et Risler aîné représente ainsi un tournant dans l’œuvre d’Alphonse Daudet et mérite absolument d’être redécouvert.

 

Michel Sender.

 

[*] Fromont jeune et Risler aîné (Mœurs parisiennes) [Le Bien public, du 25 mars au 19 juin 1874 ; Charpentier, octobre 1874] d’Alphonse Daudet, « Collection Nelson », Paris, Nelson, Éditeurs, 25, rue Denfert-Rochereau, Londres, Édimbourg et New-York [sans date] ; 390 pages (Internet Archive, Public Library of India).

À noter : très belles illustrations de Georges Roux dans l’édition Charpentier et Fasquelle de 1894 (Gallica ou Google Books).

Publié dans Littérature

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