"L'Allumeur de réverbères" de Maria Susanna Cummins

Publié le par Michel Sender

Illustration de Cipriano Mannucci pour "Il Lampionaio" (Salani Editore)

Illustration de Cipriano Mannucci pour "Il Lampionaio" (Salani Editore)

« L'ombre du soir grandissait dans la ville de Boston ; en rase campagne le jour durait encore ; mais au fond des rues étroites où me conduit cette histoire, il faisait presque nuit. Une petite fille, assise sur le pas de la porte d'une maison basse et malsaine, regardait au loin avec une extrême attention ; ses petits pieds nus posaient sur la brique froide. On était en novembre, et il avait neigé. Les vastes squares entourés de riches hôtels prenaient sous la neige plus d'éclat et de beauté ; mais les ruelles sombres n'en étaient que plus sales et plus tristes.

De nombreux passants montaient ou descendaient la rue, préoccupés de leurs  affaires ou de leurs plaisirs ; mais personne ne remarquait cette petite fille, à peine couverte de haillons misérables. Sa longue chevelure, épaisse, ébouriffée, allait mal à son visage, dont le teint livide et les traits amaigris n'offraient rien d'attrayant.

Sans doute elle avait de beaux yeux noirs ; mais, trop grands pour sa figure hâve et chétive, ils la rendaient plus étrange sans lui donner de beauté. Si elle eût inspiré de l’intérêt à quelqu'un (la pauvre enfant, hélas ! n'avait pas de mère), des yeux remplis de tendresse auraient pu trouver en elle quelque chose à louer ; mais, au lieu de paroles affectueuses, on lui rappelait sans cesse qu'elle était la plus laide et la plus méchante enfant qui fût au monde.

Personne ne l'aimait et elle n'aimait personne ; personne ne la traitait avec douceur, ne cherchait à la rendre heureuse, ne s’inquiétait de savoir si elle l’était. Elle n’avait que huit ans et se trouvait seule au monde. » [*]

 

Pas moins de quatre traductions différentes de L’Allumeur de réverbères parurent en France en 1854-1855. Les éditeurs français se battirent entre eux pour en avoir la primeur. Par exemple, Gustave Barba se félicita de donner la traduction (plutôt une adaptation expurgée) de La Bédollière avant la fin de publication en feuilleton d’une autre version du livre (titrée Gerty) dans Le Moniteur universel.

Best-seller aux États-Unis et en Angleterre, The Lamplighter, initialement paru sans nom d’auteur, s’avéra vite être la première œuvre d’une jeune femme de vingt-sept ans (connue d’abord comme Miss Cumming) qui vivait dans la puritaine Nouvelle-Angleterre.

Maria Susanna Cummins, très discrète, publia ensuite d’autres romans ou des comptes rendus de voyage dans The Atlantic Monthly, mais aucun de ses ouvrages n’obtint le succès immédiat et planétaire de L’Allumeur de réverbères, vite transformé en album pour la jeunesse ou en recueil de romances. Elle resta célibataire et mourut jeune au retour d’un séjour en Europe.

Roman populaire, sentimental et bien-pensant, L’Allumeur de réverbères souffrit de sa célébrité (il suscita l’ire de Nathaniel Hawthorne et, plus tard, la moquerie de James Joyce) jusqu’à, aujourd’hui, être devenu complètement oublié.

The Lamplighter, dont les épigraphes (non repris en français) à chaque chapitre puisent dans la poésie romantique ou religieuse, vise à une édification morale de ses lectrices et lecteurs et prêche l’exemple de ses personnages modestes comme leçon de vie.

Gertrude Flint, enfant orpheline martyrisée par une horrible mégère, a été recueillie et adoptée par un humble allumeur de réverbères, Trueman Flint, qui lui a enseigné la bonté et la compassion. À sa mort, elle vit chez une voisine, Mistress Sullivan, dont elle s’attache au fils, Willie ; puis elle rencontre Emily Graham, une aveugle très cultivée et pieuse, qui, avec son père, lui donnera asile…

Ensuite, l’intrigue romanesque de L’Allumeur de réverbères s’entache de développements prévisibles à base d’un parent faussement disparu et à réapparition soudaine ou d’une histoire amoureuse aux péripéties cousues de fil blanc, mais, à mon avis, Maria Susanna Cummins montre surtout un grand talent à décrire la société de son époque, à Boston et sa banlieue (sans doute Dorchester où vécut et mourut l’auteure), ou encore à Saratoga, ville mondaine et réputée pour ses eaux au bord de l’Hudson, lors d’une excursion fort bien détaillée.

En outre, la manière dont elle analyse finement les manœuvres de séduction d’un certain M. Bruce et son hypocrisie perverse rejoint la qualité littéraire des ouvrages de Jane Austen ou des sœurs Brontë.

En effet, pour moi, Maria Susanna Cummins ne recherchait nullement la facilité ou la réussite commerciale, mais conservait au contraire une haute idée de son travail créatif et faisait preuve d’une authentique ambition artistique.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Allumeur de Réverbères (The Lampfighter, 1854) de Miss Cummins [Maria Susanna Cummins, 1827-1866], roman américain traduit par MM. Belin de Launay et Éd. Scheffter, nouvelle édition, « Bibliothèque des meilleurs romans étrangers », Librairie Hachette, Paris, 1924 ; 384 pages, 4.50 fr. [Cette traduction est différente de la première version de Jules Belin de Launay et Édouard Scheffter parue chez Hachette en 1855. La « nouvelle édition » daterait de 1865.]

Publié dans Littérature

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S
Merci pour le blog :) passez me voir
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