"La Belle-Nivernaise" d'Alphonse Daudet

Publié le par Michel Sender

"La Belle-Nivernaise" d'Alphonse Daudet

« La rue des Enfants-Rouges, au quartier du Temple.

Une rue étroite comme un égout, des ruisseaux stagnants, des flaques de boue noire, des odeurs de moisi et d’eau sale sortant des allées béantes.

De chaque côté, des maisons très hautes, avec des fenêtres de casernes, des vitres troubles, sans rideaux, des maisons de journaliers, d’ouvriers en chambre, des hôtels de maçons et des garnis à la nuit.

Au rez-de-chaussée, des boutiques. Beaucoup de charcutiers, de marchands de vin ; des marchands de marrons ; des boulangeries de gros pain, une boucherie de viandes violettes et jaunes.

Pas d’équipages dans la rue, de falbalas, ni de flâneurs sur les trottoirs — mais des marchands des quatre-saisons criant le rebut des Halles, et une bousculade d’ouvriers sortant des fabriques, la blouse roulée sous le bras.

C’est le 8 du mois, jour où les pauvres payent leur terme, où les propriétaires, las d’attendre, mettent la misère à la porte.

C’est le jour où l’on voit passer dans des carrioles des déménagements de lits de fer et de tables boiteuses, entassés les pieds en l’air, avec les matelas éventrés et la batterie de cuisine.

Et pas même une botte de paille pour emballer tous ces pauvres meubles estropiés, douloureux, las de dégringoler les escaliers crasseux et de rouler des greniers aux caves ! » [*]

 

« Je dédie ce livre de jour de l’an à mon cher petit garçon Lucien Daudet » (dans un médaillon représentant son fils) écrit Alphonse Daudet en 1886 en exergue de La Belle-Nivernaise, une longue nouvelle qui donne son titre à un recueil contenant d’autres contes inédits (Jarjaille chez le Bon Dieu, La Figue et le Paresseux, Premier Habit, Le Nouveau Maître) et, en reprise, Les Trois Messes basses, paru initialement dans les Contes du lundi puis intégré ensuite aux Lettres de mon moulin.

Pour ma part, La Belle-Nivernaise n’étant plus trop disponible (sauf sur Internet), j’ai pu la lire dans une petite anthologie assez disparate (réunissant Daudet, Arène, Maupassant et Flaubert) conçue pour la jeunesse dans les années soixante.

Or, mêlant le thème de l’enfant trouvé à celui de bateliers sur la Seine et les canaux (la famille Louveau accoste sa Belle-Nivernaise au pont de Corbigny, dans la Nièvre, pour l’hiver), Alphonse Daudet nous tisse une histoire à la fois réaliste et émouvante à souhait.

Le père Louveau, brave marinier (« François n’est pas un aigle », déclare sans cesse sa femme) qui charrie du bois dans la capitale (la Belle-Nivernaise est amarrée au pont d’Austerlitz à Paris), après avoir bu un bon coup en attente du déchargement, décide d’adopter et d’élever Victor, un garçon abandonné qui pleurait dans la rue.

Et il réussit à faire accepter « le pauvre Totor » par la mère Louveau et leur fille, « la petite Clara », ainsi que par leur unique employé, « l’Équipage », « un matelot à jambe de bois » ayant eu plein de misères : « Un camarade l’avait éborgné à l’école, une hache l’avait estropié à la scierie, une cuve l’avait ébouillanté à la raffinerie », nous dit l’auteur.

Car les temps sont durs, la Belle-Nivernaise commence à vieillir, les années passent…

Je vous fais grâce des rebondissements et du dénouement de l’histoire, assez convenus et mélodramatiques.

Ce qui m’intéresse dans ce conte « de jour de l’an », c’est la bonté tranquille et moqueuse de l’écriture, son effervescente familiarité, sa bonhomie compatissante et humaine qui faisait déjà le succès des Lettres de mon moulin, du Petit Chose ou de Jack.

Oui, Alphonse Daudet (1840-1897), mérite d’être lu et relu.

 

Michel Sender.

 

[*] La Belle-Nivernaise. Histoire d’un vieux bateau et de son équipage [Marpon et Flammarion, 1886] d’Alphonse Daudet, suivi de Les Braves Gens [Contes de Paris et de Provence, Lemerre, 1887] de Paul Arène, L’Aventure de Walter Schnaffs [Contes de la Bécasse, Rouveyre et Blond, 1883] de Guy de Maupassant et La Légende de saint Julien l’Hospitalier [Trois Contes, Charpentier, 1877] de Gustave Flaubert, dans Quatre Contes prestigieux, illustrations de Jean Retailleau, collection « Spirale », éditions G. P., Paris, septembre 1966 ; 192 pages (relié-cartonné).

"La Belle-Nivernaise" d'Alphonse Daudet

Publié dans Littérature

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