"Le Petit Chose" d'Alphonse Daudet

Publié le par Michel Sender

"Le Petit Chose" d'Alphonse Daudet

« Je suis né le 13 mai 18…, dans une ville du Languedoc où l’on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière, un couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains.

Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan de laquelle il s’était taillé une habitation commode, tout ombragée de platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin. C’est là que je suis venu au monde et que j’ai passé les premières, les seules bonnes années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et lorsque à la ruine de mes parents il m’a fallu me séparer de ces choses, je les ai positivement regrettées comme des êtres. » [*]

 

L’édition du Livre de Poche du Petit Chose d’Alphonse Daudet, que j’ai racheté il y a quelques années, vaut le détour.

Au commencement (la première parution remonte à 1962), Le Petit Chose (copyright Fasquelle) du Livre de Poche a été sans notes ni commentaires, tel quel. Différentes couvertures ont suivi et le livre est maintenant illustré.

En 1983 a été ajouté une préface de Paul Guth, puis, en 1985, des commentaires et notes de Louis Forestier (l’« édition Louis Forestier » de référence, remarquable) et ensuite des « notes additionnelles » de Marie-France Azéma, surtout « scolaires ».

Par exemple, à fabrique, une note précise : « Manufacture. » À par exemple : « Trait de la langue orale familière marquant non pas l’étonnement mais la certitude que la chose est étonnante. » À dans l’habitude : « Dans son comportement habituel. » Etc. Et quand un mot revient, on a droit à « Voir page tant, note tant. » Pour moi, ça fait beaucoup…

Heureusement, les notes sont en bas de page et on s’y retrouve parce que, précise-t-on en ouverture : « Les notes appelées par un astérisque (*) sont d’Alphonse Daudet. Les notes de Louis Forestier sont signalées par la mention (L.F.). Les notes additionnelles sont de Marie-France Azéma. » Ouf !

Alors, pourquoi avoir relu Le Petit Chose dans cette édition ? Parce que je suis comme ça, parce que j’aime les commentaires et les notes, tout avoir sous la main… Bref.

Après L’Île au Trésor de Robert Louis Stevenson et Romain Kalbris d’Hector Malot (voir ce blog les 24 juillet et 11 septembre 2020), j’ai souhaité relire Le Petit Chose d’Alphonse Daudet. Trois livres dits « pour la jeunesse » et d’ailleurs qu’un volume de la Collection Hetzel avait réunis en un seul tome.

Le Petit Chose (paru initialement en 1866-1867 dans le Moniteur universel du soir de Paul Dalloz, à qui il est dédié, puis, remanié, chez Hetzel en 1868) est véritablement le premier roman d’Alphonse Daudet (1840-1897) qui n’avait publié jusqu’alors que des poèmes et des nouvelles (dont les premières Lettres de mon moulin, écrites avec Paul Arène).

Le Petit Chose, clairement divisé en deux parties distinctes (la jeunesse en province et les débuts de la vie de bohème à Paris), reprend indéniablement des éléments autobiographiques (par exemple, Daudet est bien né un 13 mai) mais profondément modifiés et réaménagés.

Pour revenir à l’ouverture du livre, Daudet avait préalablement daté du 13 mai 1826 la naissance du petit Chose, ce qui plaçait en 1830 la révolution provoquant la faillite de l’entreprise de son père. Le choix dans l’édition Hetzel d’enlever toute année précise (« le 13 mai 18… ») permet d’imaginer 1840 comme date de commencement et 1848 comme la révolution qui suit et plus proche de la biographie de l’auteur qui, de toute façon, se joue de la chronologie.

En général, on se souvient surtout (c’est mon cas) de la première partie, la jeunesse dans le Languedoc et à Lyon puis l’épisode du pion martyrisé dans un collège, qui correspond plus à l’Histoire d’un enfant, que de la seconde évoquant la capitale et l’existence précaire d’un jeune homme à Paris, agrémentée de péripéties amoureuses assez classiques : l’amour profond pour « les yeux noirs » et la folie irréfléchie pour une théâtreuse évidemment volage.

La force du livre reste dans le style enlevé du récit, au ton très personnel et familier, entre réalisme affirmé et parodisme moqueur, ce qui donne une légèreté particulière aux évènements racontés, dans une critique sociale certaine mais matinée de drôlerie.

Il y a aussi la qualité d’Alphonse Daudet de créer (ou recréer) des personnages avec des tics marquants et récurrents : « ma mère Jacques », le frère du petit Chose, qui pleure comme une Madeleine ; M. Viot, le directeur du collège, avec ses clés qui font « frinc ! frinc ! frinc ! » ; la servante noire Coucou-Blanc qui chante continuellement « Tolocototignan !... tolocototignan !... » ; le bon Pierrotte et ses sempiternels « … c’est bien le cas de le dire » ; Mlle Pierrotte (« les yeux noirs ») qui joue toujours les Rêveries de Rosellen au piano ; le grand Baghavat, poète compassé inspiré de Leconte de Lisle…

Frappe encore la faculté de l’auteur de naviguer entre la première personne du singulier des souvenirs et le point de vue du narrateur omniscient, parfois d’une phrase sur l’autre.

En fait, Alphonse Daudet virevolte entre les faits et les sentiments, il ne veut pas s’enferrer dans le sérieux et se cache entre les mots. Pas mal, non ?

 

Michel Sender.

 

[*] Le Petit Chose — Histoire d’un enfant (Hetzel, 1868) d’Alphonse Daudet, préface de Paul Guth [1983], commentaires et notes de Louis Forestier [1985] et Marie-France Azéma [1997], Le Livre de Poche, Paris, juillet 2008 ; 352 pages, 3 €.

À noter : Le Petit Chose de la Bibliothèque électronique du Québec (BeQ) reprend les annotations [de Catherine Eugène] de l’édition Presses Pocket de 1989.

Publié dans Littérature

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