"Une petite princesse" de Frances Hodgson Burnett

Publié le par Michel Sender

"Une petite princesse" de Frances Hodgson Burnett

« Un sombre jour d’hiver où le brouillard jaune était si épais et si dense sur les rues de Londres que les lampadaires étaient allumés et que les éclairages au gaz des vitrines étincelaient comme en pleine nuit, une petite fille à l’air étrange était assise avec son père dans un fiacre qui avançait lentement dans les avenues et les boulevards de cette ville.

Elle était assise les pieds repliés sous elle et s’appuyait contre son père qui l’enserrait d’un bras tandis que, par la fenêtre, elle fixait les passants avec, dans ses grands yeux, un sérieux surprenant.

Cette fillette était si jeune que personne ne se serait attendu à un tel regard dans ce petit visage. Il aurait déjà semblé en avance sur son âge chez une fille de douze ans, or Sarah Crewe n’en avait que sept. En fait, elle était toujours en train de penser ou de rêver à quelque chose au point qu’elle était incapable de se rappeler une époque où elle n’aurait pas pensé aux adultes et au monde qui était le leur. Il lui semblait qu’elle avait déjà vécu longtemps, longtemps. » [*]

 

La diffusion sur Arte TV du film de Walter Lang (The Little Princess, 1939) avec Shirley Temple m’a donné envie de replonger dans le livre de Frances Hodgson Burnett, Une petite princesse.

Romancière anglo-américaine (elle était née à Manchester et vécut ensuite aux États-Unis), Frances Hodgson Burnett (1849-1924) créa l’histoire de Sarah Crewe (j’adopte le prénom orthographié à la française) pour le St. Nicholas Magazine en 1887 puis chez Scribner l’année suivante, sous le titre Sara Crewe or What Happened at Miss Minchin’s (Sarah Crewe ou Ce qui arriva chez Miss Minchin) une nouvelle un peu allongée, surtout un album pour enfants illustré par Reginald Birch.

Après en avoir fait une pièce de théâtre en 1902, Frances Hodgson Burnett réécrivit un nouvel ouvrage, toujours chez Scribner à New York et cette fois illustré par Ethel Franklin Betts, A Little Princess, being the whole story of Sara Crewe now told for the first time (Une petite princesse, toute l’histoire de Sarah Crewe maintenant racontée pour la première fois).

C’est le titre complet d’Une petite princesse, connu aussi sous les formes La Petite Princesse (traduction de Valentine Leconte chez Nelson) ou Petite Princesse (version de Jeanne Fournier-Pargoire chez Hachette) et popularisé comme Princesse Sarah par un célèbre dessin animé japonais.

J’aime beaucoup la traduction française effectuée par Michel Laporte au Livre de Poche Jeunesse ; elle est simple et moderne tout en gardant une proximité avec le texte original, qui n’est pas un chef-d’œuvre en soi mais qui vise à l’efficacité et à l’empathie des enfants, leur participation, voire leur identification, dans une littérature pour enfants pleine de bons sentiments.

Je trouve pourtant Une petite princesse moins larmoyant que Le Petit Lord Fauntleroy (Little Lord Fauntleroy, 1886), autre grand succès de Frances Hodgson Burnett.

En effet, la personnalité de Sara Crewe nous frappe par son stoïcisme constant et presque naturel ; elle nous semble une Buster Keaton de la misère, sur qui les aspérités de la vie glissent…

C’est pourquoi on l’appelle « princesse Sarah », car toujours elle conserve une grande dignité, ne se laisse jamais entamer par le désespoir devant la méchanceté de Miss Minchin ou de certaines élèves.

Au contraire, elle organise une solidarité avec d’autres jeunes filles (Ermengarde, Lottie ou Becky) dont elle se fait des amies et qui transforment sa destinée.

Par exemple, j’aime beaucoup l’idée (grâce à Michel Laporte) que Sarah soit la « mère adoptée » (adopted mother) — au sens de Marie « Mère adoptée des pêcheurs » — de Lottie, plutôt que sa mère adoptive, lu dans d’autres traductions.

Et puis Sarah communique avec les animaux (le rat Melchisédech et sa famille, le singe de Ram Dass) et partage avec les autres.

Chez Frances Hodgson Burnett, l’esclavage des enfants n’a pas l’acuité des dénonciations de Charles Dickens (Oliver Twist ou La Petite Dorrit) car ce n’est pas son objet, l’auteur se place ouvertement sur le registre du conte de fées, de Cendrillon, victime de persécutions mais qui deviendra princesse, de toute façon, dans une résilience éternelle !

C’est ce qui explique la pérennité du mythe et l’intérêt pour cette petite princesse  londonienne et universelle, modeste et unique.

 

Michel Sender.

 

[*] Une petite princesse (A Little Princess, 1905) de Frances Hodgson Burnett, traduit de l’anglais par Michel Laporte, Le Livre de Poche Jeunesse, Hachette Livre, Paris, 2006 ; 352 pages, 6,50 € (édition de juillet 2008, illustration de couverture de Rébecca Dautremer).

Princesse Sarah du feuilleton animé

Princesse Sarah du feuilleton animé

Publié dans Littérature

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