"La Mort de Marina Tsvétaïéva" d'Irma Koudrova

Publié le par Michel Sender

"La Mort de Marina Tsvétaïéva" d'Irma Koudrova

« À sept heures et quart du matin, le Maria Oulianova quittait le port du Havre.

Tsvétaïéva, craignant l’agitation de la mer du Nord, avait apporté des cachets. Elle les prit et alla s’allonger dans la cabine. Juste avant le départ, elle avait trouvé par hasard chez un libraire un livre qu’elle cherchait depuis longtemps : Terre des hommes, de Saint-Exupéry. Elle s’étendit sur sa couchette et se mit à lire.

Le heurt cadencé de l’hélice ressemblait au battement d’un cœur. » [*]

 

Marina Tsvétaïéva (1892-1941), comme Alexandre Blok, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam, Sergueï Essénine, Vladimir Maïakovski ou Boris Pasternak, fait partie de la grande dynastie des poètes russes modernes, découverts avant la Révolution d’octobre 1917 puis déchirés par elle, avec des destins différents mais proches.

Ossip Mandelstam fut amoureux d’elle dans sa jeunesse (quand elle rentra en URSS, il était déjà englouti dans l’univers des camps) ; Anna Akhmatova, qu’elle ne rencontra en fait que très brièvement en 1940, resta distante en raison du décalage de leurs épreuves ; Boris Pasternak, toujours présent, ne put pas faire grand-chose.

Car Marina Tsvétaïéva, qui en 1912 avait épousé Sergueï Efron, fut, comme lui, opposée à la révolution bolchevique et favorable aux armées blanches. En 1922, elle s’exila et le suivit à Prague, Berlin puis Paris, à partir de 1925.

Or, Sergueï Efron, animateur du courant « eurasien » de l’émigration, au début des années 1930, se rapprocha des Soviétiques et souhaita pouvoir rentrer au pays, en collaborant avec le NKVD : il participa notamment à la filature de Lev Sedov, le fils de Léon Trotsky, et surtout, fut mêlé à l’assassinat d’Ignati Reiss, partisan de la Quatrième Internationale.

D’après Irma Koudrova, Efron ne fit pas du tout partie du commando qui assassina Reiss à Lausanne le 4 septembre 1937, mais, à cause de cette affaire (Marina Tsvétaïéva fut d’ailleurs interrogée à la Préfecture de police) et de celle aussi de l’enlèvement du général Miller, il fut rapatrié d’urgence en URSS, laissant sa femme et son fils Guéorgui (appelé « Murr », d’après Le Chat Murr d’Hoffmann) seuls à Paris.

À Paris, Marina Tsvétaïéva, qui y avait fait ses études et parlait bien le français (elle écrivit de nombreux textes dans cette langue, par exemple le très beau Mon frère féminin — Lettre à l’Amazone — et traduisit des poèmes de Pouchkine), ne fut jamais reconnue par le public français. Son recueil Après la Russie (После России) ne parut qu’en russe à Paris en 1928 et ne fut connu que des émigrés et ses traductions de Pouchkine ne trouvèrent pas d’éditeur, pas plus que son poème Le Gars.

Et, en URSS, du fait de son long séjour à l’étranger, on ignorait totalement ses œuvres récentes, très peu disponibles et interdites dans le pays. De même, quand elle rencontra Anna Akhmatova, Marina n’avait pas accès à sa poésie clandestine (le Requiem) et ne comprit pas les quelques passages du Poème sans héros qu’elle lui récita.

Néanmoins, préférant retrouver sa famille, Marina Tsvétaïéva choisit de solliciter son retour en Union soviétique (qu’elle n’obtint qu’en juin 1939) et, à partir de là, ce ne fut plus qu’un long chemin vers l’enfer, que tente de détailler l’ouvrage d’Irma Koudrova.

En effet, arrivée à Bolchévo (plutôt isolé et lieu de confinement), où elle est enfin réunie avec ses enfants et son mari, elle apprend que sa sœur Anastassia (« Assia ») vient d’être emprisonnée. Le 27 août, on vient arrêter sa fille Ariadna (« Alia ») puis, le 10 octobre, son mari Sergueï, et, en novembre, leurs colocataires, les Klépinine.

De nouveau seule avec son fils (Mour n’a que quatorze ans), Marina Tsvétaïéva (grâce à Pasternak) réside pendant six mois à Golytsino, dans une maison de repos des écrivains. Elle déménage ensuite en juin 1940 pour Moscou, trois mois rue Herzen puis dix mois boulevard Prokovski, avant, après la déclaration de guerre avec l’Allemagne, d’être évacuée en août 1941 à Élabouga, en Tatarie.

Elle cherche alors à se rapprocher de Tchistopol, où vivent d’autres écrivains réfugiés, mais, ne trouvant pas de travail, et sans doute surveillée et contactée par le NKVD pour moucharder, désemparée et déprimée, sans plus d’espoir, elle se suicide par pendaison le 31 août 1941 à Élabouga.

Son mari, Sergueï Efron, sera fusillé le 16 octobre 1941 et leur fils Guéorgui tué au front le 7 juillet 1944. Sa sœur Anastassia Tsvétaïeva et sa fille Ardiana Efron survivront aux camps.

L’ouvrage d’Irma Koudrova (écrivaine russe née en 1929 à Rostov-sur-le-Don), La Mort de Marina Tsvétaïéva, traduit d’abord en anglais, puis réédité en Russie, nous est enfin parvenu en français : c’est une longue enquête extrêmement méticuleuse et respectueuse des faits, des documents et des témoignages ; une somme en hommage à une femme remarquable, écartelée dans sa vie personnelle et qui, dans ses derniers mois, ne pouvait plus écrire et se désespérait. Un déchirement et une tragédie.

 

Michel Sender.

 

[*] La Mort de Marina Tsvétaïéva (Гибель Марины Цветаевой, 1995 et 2013) d’Irma Koudrova, traduit du russe et annoté par Hélène Henry, avant-propos de Georges Nivat, éditions Fayard, Paris, avril 2015 ; 300 pages, 19 €.

Dessin de Martine Lange (Mercure de France, mai 1979)

Dessin de Martine Lange (Mercure de France, mai 1979)

Publié dans Littérature

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