"Bouvard et Pécuchet" de Gustave Flaubert

Publié le par Michel Sender

"Bouvard et Pécuchet" de Gustave Flaubert

« Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.

Plus bas, le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses, étalait en ligne droite son eau couleur d’encre. Il y avait au milieu un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.

Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers, le grand ciel pur se découpait en plaques d’outremer, et sous la réverbération du soleil, les façades blanches, les toits d’ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse montait au loin dans l’atmosphère tiède ; et tout semblait engourdi par le désœuvrement du dimanche et la tristesse des jours d’été.

Deux hommes parurent.

L’un venait de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une casquette à visière pointue.

Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s’assirent, à la même minute, sur le même banc. » [*]

 

Bouvard et Pécuchet, le dernier livre, inachevé, de Gustave Flaubert, reste une énigme.

D’abord, il y a le texte, si précieux pour Flaubert dans sa méticulosité, établi après sa mort par sa nièce Caroline, dont Pierre-Marc de Biasi (dans son Gustave Flaubert : Une manière spéciale de vivre) nous dit : « Le roman publié posthume en 1881 chez Lemerre ne peut servir de norme puisqu’il a été publié à partir d’une copie établie par la nièce de l’écrivain, Caroline, qui, pour la gloire de son oncle, avait cru bien faire en procédant à des suppressions, des ajouts et des modifications partout où le manuscrit lui paraissait insuffisant. »

Guy de Maupassant, qui en préfaça l’édition Quantin de 1885, parlait de Bouvard et Pécuchet, comme d’un « livre encyclopédique » mais « qui pourrait porter comme sous-titre : Du défaut de méthode dans l’étude des connaissances humaines. »

Car nos deux copistes, François Bouvard et Juste Pécuchet, qui se sont rencontrés inopinément et sont littéralement tombés « amoureux » l’un de l’autre, et qui, à la faveur d’un héritage, se sont installés ensemble à la campagne, en Normandie, vont passer leurs journées à étudier, expérimenter, discuter et rejeter au fur et à mesure toutes sortes de pratiques et de théories sur la vie quotidienne, les sciences, la littérature ou  la philosophie pour, finalement, revenir à la copie : « Copier comme autrefois » — comme mentionné dans un « plan [de Flaubert] trouvé dans ses papiers, et qui indique la conclusion de l’ouvrage ».

Chronique d’un échec intellectuel, Bouvard et Pécuchet cependant se veut une dénonciation de la bêtise et des bourgeois, sans ignorer le ridicule des gloses et des inexpériences, sans se décourager non plus de la description pointilleuse des étapes d’une espèce de recherche de l’absolu sans quille ni boussole…

Mais surtout il ne saurait se passer du ressort comique de la distanciation, du recul critique auquel eux-mêmes les personnages se prêtent, de leurs hésitations, de leurs atermoiements ainsi que de leurs soudaines prises de conscience, des brusques flashes d’intelligence et de remise en cause du savoir qui les étreignent.

En fait, Bouvard et Pécuchet traversent les fake news et les désillusions de leur époque ; ils ne sont que les idiots utiles de qui le souhaite.

Il ne faut pas oublier l’entreprise démesurée de Flaubert himself, celle d’un sottisier et d’une haute plongée dans l’ineptie de l’existence — un projet monumental et inatteignable qui ne manque pas d’humanité ni de compassion.

 

Michel Sender.

 

[*] Bouvard et Pécuchet (Œuvre posthume) de Gustave Flaubert, dans Œuvres principales de Gustave Flaubert, Gibert Jeune Libraire, Paris, sans date [sur la page de garde, mention manuscrite à l’encre : « Paris 25 Août 1937 », signature illisible] ; 896 pages, texte sur deux colonnes (relié-cartonné vert avec Gustave Flaubert en médaillon doré sur la couverture).

Inoubliables Bouvard (Jean-Pierre Marielle) et Pécuchet (Jean Carmet) dans l’adaptation de Jean-Claude Carrière réalisée par Jean-Daniel Verhaeghe pour la télévision

Inoubliables Bouvard (Jean-Pierre Marielle) et Pécuchet (Jean Carmet) dans l’adaptation de Jean-Claude Carrière réalisée par Jean-Daniel Verhaeghe pour la télévision

Publié dans Littérature

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