"La Dame au petit chien" d'Anton Tchekhov

Publié le par Michel Sender

"La Dame au petit chien" d'Anton Tchekhov

On disait qu’un nouveau personnage était apparu sur le bord de mer : une dame avec un petit chien. Dmitri Dmitritch Gourov, qui était à Yalta depuis deux semaines et qui s’y était habitué, se mit lui aussi à s’intéresser aux nouveaux venus. Installé dans un pavillon chez Vernet, il vit passer sur le quai une jeune dame de petite taille, blonde, coiffée d’un béret ; un loulou blanc trottait derrière elle.

Puis il la rencontra plusieurs fois par jour au parc municipal ou au square. Elle se promenait toujours seule, vêtue du même béret et accompagnée de son loulou ; personne ne la connaissait et on l’appelait simplement « la dame au petit chien ».

« Si elle est ici sans mari et sans amis, se disait Gourov, il ne serait pas mauvais de faire sa connaissance. » [*]

 

Le 9 septembre 1898, Anton Tchekhov, invité au Théâtre d’Art de Moscou pour des répétitions de La Mouette (deux ans après l’échec des premières représentations à Saint-Pétersbourg), se prend d’admiration pour une actrice, Olga Knipper, qui participe également à la création, dans le rôle de la princesse Irina,  d’une pièce d’Alexeï Tolstoï, Le Tsar Fédor Ioannovitch.

Dans La Mouette, Olga Knipper n’interprète pas le personnage principal mais Tchekhov n’a d’yeux que pour elle. La reprise de cette pièce est un immense succès et le Théâtre d’Art, fondé notamment par Konstantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko, obtiendra l’exclusivité des œuvres théâtrales de Tchekhov, recréant plus tard Oncle Vania, et accueillant en avant-première successivement Les Trois Sœurs (en 1901) puis La Cerisaie (1904)…

Dans cette même période, Anton Pavlovitch, de plus en plus malade (il est gravement tuberculeux), décide en 1898 de vendre Melikhovo et de s’installer définitivement à Yalta, où il se fait construire une maison, la « Datcha blanche », sur les hauteurs d’Aoutka.

Durant l’été 1899, il invite Olga Knipper à Yalta, au point de s’avouer qu’il en est profondément amoureux, tout en sachant qu’elle a alors également une liaison avec le metteur en scène Nemirovitch-Dantchenko, un homme marié, et que la maladie dont il souffre, lui imposant de vivre reclus, le tiendra éloigné d’Olga.

Cependant, Anton Pavlovitch, longtemps célibataire endurci, séducteur impénitent et volage — mais sans jamais rompre définitivement avec ses connaissances féminines — se dirige petit à petit vers le mariage : il épousera d’ailleurs Olga Knipper discrètement en 1901.

C’est dans ce contexte personnel qu’Anton Tchekhov, à l’automne 1899, écrit La Dame au petit chien, une courte nouvelle publiée en décembre suivant dans La Pensée russe, l’histoire d’une estivante de province venue seule à Yalta et se promenant sur le môle avec un spitz blanc dont un bellâtre petit-bourgeois et misogyne (il parle des femmes comme d’une « race inférieure ») va tomber follement amoureux, au point de partir la rechercher dans la petite ville où elle réside, mariée à un fonctionnaire tristounet qu’elle-même traite de « laquais »…  

Le récit de cette aventure somme toute classique, ordinaire et banale (comme souvent chez Tchekhov) nous est raconté avec une économie de moyens remarquable, comme une épure, à base de promenades à Yalta et dans ses environs (le port, les sentiers d’Oreanda, les belvédères sur la mer) et d’effusions confuses à l’hôtel.

Mais cette femme toute simple et timide, Anna Sergueevna, rentrée chez elle, deviendra l’obsession passionnelle (et surprenante pour lui) de Dimitri Gourov, employé de banque moscovite vieillissant — et leur amour se révèlera réciproque :

« Anna Sergueevna et lui s’aimaient comme des personnes très proches, très intimes, comme mari et femme, comme de tendres amis ; il leur semblait que le destin lui-même les avait désignés l’un à l’autre et ils ne comprenaient pas pourquoi chacun d’entre eux était marié ; ils étaient comme deux oiseaux migrateurs, mâle et femelle, qu’on aurait capturés et forcés à vivre dans des cages séparées. Ils s’étaient pardonné leur passé qui leur faisait honte, ils se pardonnaient tout dans le temps présent et sentaient que cet amour les avaient changés. »

Bien sûr Anton Pavlovitch n’est pas Gourov ni Olga Knipper Anna Sergueevna : pourtant, avec La Dame au petit chien Tchekhov a réussi une synthèse extraordinaire entre expérience intime et génie littéraire, au point d’en faire une référence inoubliable, un chef-d’œuvre universel.

 

Michel Sender.

 

[*] La Dame au petit chien (Дама с собачкой, 1899) d’Anton Tchekhov, traduit du russe par Wladimir Berelowitch, avec une postface de Bernard Kreise, illustrations de Frédéric Malenfer, éditions Mille et une nuits, Paris, mars 1995 ; 48 pages, 10 F (impression d’août 1997).

"La Dame au petit chien" d'Anton Tchekhov

Je tiens à signaler le film La Dame au petit chien (1959, présenté à Cannes en 1960) de Iossif Kheifits, avec Iya Savvina (Anna Sergueevna) et Alexeï Batalov (Dimitri Gourov), très beau noir et blanc, très proche de la nouvelle de Tchekhov (DVD Bach Film, « Les Chefs-d’œuvre du cinéma russe », 1 h 38, vost français ; 2006). Visible en russe sur YouTube.

Publié dans Littérature

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