"La Fiancée" d'Anton Tchekhov

Publié le par Michel Sender

"La Fiancée" d'Anton Tchekhov

« Il était déjà neuf heures du soir et la pleine lune brillait au-dessus du jardin. Dans la maison des Choumine, la vigile qu’avait commandée grand-mère Marfa Mikhaïlovna venait de prendre fin, et Nadia — elle était sortie un instant dans le jardin — voyait maintenant qu’on dressait la table dans la salle de réception pour une collation et grand-mère qui s’agitait dans sa somptueuse robe de soie ; le père Andréï, l’archiprêtre de l’église, parlait de quelque chose avec Nina Ivanovna, la mère de Nadia qui, maintenant, vue à travers la fenêtre, à la lumière du soir, lui semblait, on ne sait pourquoi, très jeune ; à côté d’elle, se tenait le fils du père Andréï, Andréï Andréïevitch, qui écoutait avec attention. » [*]

 

Parue en décembre 1903 dans La Revue pour tous (Журнал для всех,  Journal dlia vsekh, un mensuel), La Fiancée est la dernière nouvelle publiée par Anton Tchekhov.

Début janvier 1904, La Cerisaie fut créée au Théâtre d’Art de Moscou (gros succès de cette ultime pièce, y compris lors d’une tournée à Saint-Pétersbourg) et, parti en Allemagne en juin avec Olga Knipper, Anton Pavlovitch mourut dans la nuit du 2 au 3 juillet (du 14 au 15 juillet dans notre calendrier) à Badenweiler : « Ich sterbe » (« Je meurs »), furent ses dernières paroles.

On pense aux mots de Firs, le vieux valet de chambre, à la fin de La Cerisaie : « La vie a passé comme si je n’avais pas vécu. » Au « Si l’on savait ! Si l’on savait ! » d’Olga dans Les Trois Sœurs ; ou encore au « Nous nous reposerons ! » de Sonia dans Oncle Vania.

En revanche, dans La Fiancée, conçue comme une pièce de théâtre, Nadia, la promise, la future mariée, refuse sa destinée et se projette délibérément vers la vie et la liberté : « Elle monta à l’étage, dans sa chambre, pour faire ses bagages, et le lendemain matin elle dit au revoir aux siens et, vivante, joyeuse, elle quitta la ville, comme elle le supposait, pour toujours. »

Elle coupe les ponts.

« Mais comment en est-elle arrivée là ? Alors que tout lui souriait ? », se demanderait-on dans une série télévisée moderne, avant  une mention du style « Six mois plus tôt » et le flashback.

Au commencement de la nouvelle, au mois de mai, Nadia, jeune femme (« elle avait déjà vingt-trois ans ») de la province, doit épouser Andréï Andréïevitch, le fils du pope de la ville, lors de l’été à venir ; « il lui plaisait (…) et il n’y avait cependant pas de gaieté en elle, elle dormait mal, sa joie avait disparu… »

Andréï Andréïevitch est très sympathique, il joue du violon et a fait des études — mais il vit en oisif, sans ambition, au fil de l’eau et du temps.

Chez Nadia, les Choumine, c’est grand-mère qui fait tourner la maison ; sa fille, la mère de Nadia, Nina Ivanovna, reste dans un monde à part, elle cultive les rêves et les lectures.

La seule personne avec qui Nadia discute et s’entretient vraiment, c’est Alexandre Timoféitch, Sacha, un protégé de sa grand-mère, invité chaque année. Mais, Sacha, désabusé de tout, moqueur et cynique, très maigre, semble également en mauvaise santé, il tousse beaucoup : « et l’idée vous traversait l’esprit qu’il était très malade et que sans doute il ne demeurerait plus guère en ce monde, alors on avait pitié de lui jusqu’aux larmes », précise Tchekhov…

Incidemment, devant les projets sirupeux de son fiancé et après avoir visité la maison qu’il prévoyait pour leur futur couple, Nadia comprend qu’elle n’aime plus Andréï Andréïevitch et qu’elle doit s’en aller, tout quitter pour avancer : « Rendez-moi ma liberté ! Je suis jeune encore, je veux vivre, et vous avez fait de moi une vieille femme !... » s’écrie-t-elle.

Sa décision enfin prise, elle retrouve le sommeil (« elle dormit jusqu’au soir à poings fermés, le visage couvert de larmes et souriant », ajoute Tchekhov) et, le lendemain matin, elle part pour Moscou avec Sacha, puis, seule, pour Saint-Pétersbourg…

Un dernier chapitre nous apprend la mort de Sacha, tout en nous confirmant le choix irréversible de Nadia.

Avec La Fiancée, ce récit continuellement ponctué par le « tic-toc, tic-toc » que provoque un garde dans la ville, Anton Tchekhov a composé, en guise de chant du cygne, comme une guirlande de tristesse (« — C’est la fiancée ! C’est la fiancée ! » se moquent des gamins du coin) mais aussi, paradoxalement, un hymne à l’espoir.

 

Michel Sender.

 

[*] La Fiancée (Невеста, 1903) d’Anton Tchekhov, dans : Anton Tchekhov, Une plaisanterie et autres nouvelles, traduit du russe par Bernard Kreise, préface de Maël Renouard, précédé d’un texte de Virginia Woolf, collection « Rivages poche/Petite Bibliothèque », éditions Payot & Rivages, Paris, janvier 2014 ; 160 pages, 8,65 €.

"La Fiancée" d'Anton Tchekhov

Il me faut bien sûr absolument mentionner la somme que représente : Anton Tchekhov, Vivre de mes rêves — Lettres d’une vie, traduites et annotées par Nadine Dubourvieux, préface d’Antoine Audouard, collection « Bouquins », éditions Robert Laffont, Paris, octobre 2016 ; 1120 pages, 32 €.

Publié dans Littérature

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