"La Fille du capitaine" d'Alexandre Pouchkine

Publié le par Michel Sender

"La Fille du capitaine" d'Alexandre Pouchkine

« Mon père, Andréï Pétrovitch Griniov, avait servi dans sa jeunesse sous le comte Münnich ; il prit sa retraite l’an 17.. avec le grade de lieutenant-colonel. Fixé depuis lors dans son village de la province de Simbirsk, il y épousa la demoiselle Avdotia Vassilievna You, fille d’un gentilhomme désargenté des environs. Nous fûmes neuf enfants. Tous mes frères et sœurs moururent en bas âge.

Ma mère se trouvait encore grosse de moi que j’étais inscrit comme sergent au régiment Sémionovski, sur protection du prince B., commandant de la Garde et un de nos proches parents. Si, contre toute espérance, ma mère avait mis au monde une fille, mon père aurait fait savoir à qui de droit le décès du sergent porté manquant, et l’affaire était close. J’étais en congé jusqu’à l’achèvement de mes études. À cette époque, l’éducation n’était pas ce qu’elle est de nos jours. Dès l’âge de cinq ans, je fus confié aux bons soins du piqueur Savéliitch, attaché à ma personne pour ses vertus de tempérance. Sous sa férule, j’appris l’alphabet russe dès ma douzième année et j’eus la compétence pour juger d’un lévrier. » [*]

 

Après mes (re)lectures tchékhoviennes, je suis allé me promener du côté de Nicolas Leskov (Lady Macbeth au village, Le Vagabond ensorcelé…) dont j’ignorais que Tchékhov l’avait connu à la fin de sa vie.

Puis, par glissement, je suis remonté dans le temps jusqu’à Nicolas Gogol : Tarass Boulba (pas le courage aujourd’hui de replonger dans Les Âmes mortes dont Tchekhov s’est d’ailleurs inspiré pour l’ouverture de La Steppe), avant de me dire que, même s’ils furent contemporains, dans le domaine, le véritable précurseur demeurait Alexandre Pouchkine avec La Fille du capitaine, dont la traduction d’André Markowicz rend merveilleusement la fraîcheur [**].

Et, en effet, La Fille du capitaine, le dernier livre d’Alexandre Pouchkine (1799-1837) mort après un duel l’année suivant sa parution, reste un magnifique roman historique, remarquablement documenté (on sait qu’il fait suite à une Histoire de la révolte de Pougatchov), et récit romanesque d’une limpidité toute « moderne ».

Le narrateur, Piotr Andréévitch Griniov, tout jeune (« Prends garde à ton honneur tout jeune » est le proverbe en exergue du livre) aristocrate, est envoyé en garnison à Orenbourg dans le pays Yaïk (rebaptisé « Oural » par Catherine II) puis dans un petit fort perdu (on pense inévitablement au Désert des Tartares de Dino Buzzati) à Bélogorskoié.

Dans cette région isolée où le « fort » en fait n’est constitué que d’un village grossièrement protégé (« Je regardai de tous côtés, m’attendant à voir des bastions menaçants, des tours, un fossé ; mais je ne vis rien qu’un malheureux village, entouré d’une palissade de pieux », reconnaît l’auteur), le novice Piotr Andréïtch tombe très vite amoureux de Maria Ivanovna, la fille du capitaine Ivan Kouzmitch Mironov et de Vassilissa Iégorovna, maîtresse femme qui régente le régiment.

« Chvabrine m’avait décrit Macha, la fille du capitaine, comme une dinde complète », nous explique d’abord Piotr Andréïtch, mais, assez vite, nous comprenons que Chvabrine (homme frustré d’avoir été repoussé par Maria) ne raconte que des craques et va être le mauvais génie et l’adversaire continuel de notre héros.

Héroïque, Piotr Andréïtch ne l’est pas vraiment ; c’est un garçon plutôt naïf et empoté mais, cependant, doué d’une extrême franchise, ce qui pourrait confiner à l’ingénuité mais qui, en l’occurrence, va le forcer au courage et au péril de sa vie.

Confronté fin 1773 au désastre militaire et à l’emprise du cosaque Emilian Pougatchov qui occupe progressivement toute la contrée, sa constance morale et son intrépidité à vouloir sauver Maria Ivanovna vont paradoxalement le préserver — avant de le conduire en prison…

Je ne veux pas ici détailler les ressorts de l’intrigue car, ce qui m’intéresse avant tout est essentiellement la façon magistrale dont Pouchkine introduit une confrontation surprenante et sincère entre Pougatchov, un chef de troupe indéniablement sanguinaire, et le jeune aristocrate russe qui, dans sa bravoure inconsciente, parvient à l’humaniser et à le comprendre.

Pouchkine, toute sa vie, avait dû se battre avec la censure autocratique russe et n’avait plus d’illusions sur le régime politique du pays, ouvrant la voie à une écriture nouvelle, plus près du peuple, clairvoyante et somptueuse.  

 

Michel Sender.

 

[*] La Fille du capitaine (Капитанская дочка, 1836) d’Alexandre Pouchkine, présentation de Catherine Coquio, traduction et notes d’André Markowicz (© Presses Pocket — L’Âge d’Homme 1986 pour la traduction), éditions Presses Pocket, Paris, octobre 1986 ; 202 (+ XXII) pages.

"La Fille du capitaine" d'Alexandre Pouchkine

[**] Il semble qu’André Markowicz a revu (en collaboration avec Françoise Morvan) sa traduction de La Fille du capitaine pour Actes Sud « Babel » en mai 2020.

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article