"La Salle n° 6" d'Anton Tchekhov

Publié le par Michel Sender

"La Salle n° 6" d'Anton Tchekhov

« Dans la cour de l’hôpital se dresse une petite annexe entourée d’une véritable forêt de bardane, d’orties et de chanvre sauvage. Son toit de tôle est rouillé, la cheminée à moitié démolie, les marches de bois du perron sont pourries et mangées d’herbes ; et du crépi, il ne reste plus que des traces. La façade donne sur l’hôpital, l’arrière sur un champ dont le sépare une palissade grise semée de clous. Ces clous, pointe en l’air, cette palissade, l’annexe elle-même présentent cet aspect sinistre et désolé qu’on ne voit chez nous qu’aux hôpitaux et aux prisons.

Si vous ne craignez pas la brûlure des orties, venez donc avec moi sur l’étroit sentier qui mène à l’annexe, et nous allons voir ce qui se passe à l’intérieur. Nous ouvrons une première porte, et nous pénétrons dans le réduit de l’entrée. Au pied des murs, devant le poêle est entassé tout un bric-à-brac d’hôpital. Matelas, vieux peignoirs en lambeaux, caleçons, vestes à rayures bleues, souliers éculés ne pouvant plus servir à rien : tout ce rebut gît en tas, froissé, en désordre, et pourrit doucement en exhalant une effroyable odeur. » [*]

 

En 1892, Anton Pavlovitch Tchekhov, rentré de Sakhaline, s’est installé avec sa famille dans une ferme à Melikhovo, à soixante-dix kilomètres au sud de Moscou, l’occasion de se ressourcer et de revivre.

Selon Donald Rayfield, « Anton se sentait tel un Cincinnatus retourné à la terre », même si « en dépit de leurs origines paysannes, les Tchekhov étaient aussi malhabiles que Bouvard et Pécuchet en matière d’agriculture, au grand amusement des paysans du village et des voisins » [**].

Dans les faits, Anton Pavlovitch laissa la gestion du domaine à son frère Micha et, continuant à exercer la médecine et se préoccupant des installations sanitaires de la région (une épidémie de choléra la frappa à cette époque), il suspendit provisoirement l’écriture de L’Île de Sakhaline (qui paraîtrait l’année suivante) pour composer La Salle n° 6, publiée en novembre dans La Pensée russe.

Et cette nouvelle représente un autre tournant dans son œuvre car, conservant son attention grinçante à la condition humaine, il dénonce dorénavant clairement (sa visite du bagne de Sakhaline n’y est certainement pas pour rien) la gestion des hôpitaux et des prisons.

« Puisqu’il y a des prisons et des asiles, il faut bien qu’on y enferme quelqu’un. Si ce n’est vous, ce sera moi, ce sera un autre. Prenez patience, le temps viendra, dans un avenir lointain, où les prisons et les asiles n’auront plus de raison d’être, où il n’y aura plus de barreaux aux fenêtres ni de peignoirs d’hôpital. Oui, tôt ou tard, ce temps viendra », déclare assez pompeusement (et de façon péremptoire) le docteur Andreï Iéfimytch Raguine qui, depuis plus de vingt ans, gérait un petit hôpital de province, sans trop se soucier de son « annexe ».

Jusqu’à présent, célibataire, il suivait une vie de routine, près de sa servante Dariouchka et recevant parfois chez lui le receveur des postes, Mikhaïl Avérianytch, son seul ami avec qui il pouvait converser librement.

Car, à l’hôpital, le docteur Raguine ne s’entend pas vraiment avec son adjoint Khobotov, ni avec l’infirmier-chef Sergueï Sergueïtch, ni encore moins avec le gardien Nikita, un ancien soldat qui frappe les malades.

Mais, un beau jour, entrant dans la salle n° 6 pour demander des bottes pour le Juif Moïsseïka, l'unique patient autorisé à sortir pour mendier, il se met à dialoguer avec Ivan Dmitritch Gromov, un ancien huissier devenu paranoïaque, et découvre alors « un homme intelligent et intéressant »

Et, progressivement, cette fréquentation de Gromov, leurs colloques philosophiques (où Gromov ridiculise les théories stoïciennes de Raguine), de plus en plus intenses et vifs, conduisent les autorités locales à le marginaliser, puis à le renvoyer (Khobotov, plus jeune, zieutait grandement le poste) et ensuite à l’interner à son tour…

Ainsi La Salle n° 6, par sa noirceur et son pessimisme (on peut penser qu’elle inspira plus tard Le Pavillon des cancéreux d’Alexandre Soljenitsyne), mais aussi par sa lucidité percutante émanant d’un « fou », eut un retentissement phénoménal et reste encore d’actualité.

 

Michel Sender.

 

[*] La Salle n° 6 (Палата № 6, 1892) d’Anton Tchekhov, dans : Anton Tchekhov, La salle n° 6 et autres histoires de fous (contient également La mort d’un fonctionnaire et Un homme dans un étui), traduit du russe par Colette Stoïanov, collection « Librio », EJL-Flammarion, Paris, septembre 1997 ; 96 pages, 10 F (illustration de couverture de Bénédicte Guettier).

"La Salle n° 6" d'Anton Tchekhov

[**] Relisant des nouvelles de Tchekhov (j’ai longtemps pratiqué les douze volumes de l’édition Rencontre établie par Georges Haldas), je consulte au fur et à mesure : Anton Tchekhov — Une vie de Donald Rayfield, traduit de l’anglais par Agathe Peltereau-Villeneuve et du russe par Nadine Dubourvieux, Louison éditions, Paris, janvier 2019 (560 pages, 30 €).

Publié dans Littérature

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