"La Steppe" d'Anton Tchekhov

Publié le par Michel Sender

"La Steppe" d'Anton Tchekhov

« À l’aube d’un beau jour de juillet, une calèche quitta N., chef-lieu de district de la province de Z., et s’engagea à grand fracas sur la route postale. C’était une vieille calèche sans ressorts, toute déglinguée, une de ces calèches antédiluviennes dans lesquelles ne voyagent plus maintenant en Russie que les commis, les éleveurs et les prêtres pauvres. Chacun de ses mouvements était ponctué d’un grand vacarme et d’affreux grincements auxquels faisait lugubrement écho un seau attaché à l’arrière-train. Tout ce bruit qu’elle faisait et les lambeaux de cuir jaune qui pendaient de son corps pelé montraient à quel point elle était décrépite et bonne pour la casse. » [*]

 

Cette calèche décrépite (une britchka) emmène avec elle quatre personnes : un marchand, Ivan Ivanovitch Kouzmitchov ; un prêtre, le père Christophe Siriiski ; le cocher Déniska, et, à ses côtés, Iégorouchka (Iégor), un petit garçon de neuf ans, neveu de Kouzmitchov et qui part pour le lycée.

Les lieux ne sont pas très précisés, mais on peut imaginer un voyage de Taganrog (la ville natale d’Anton Pavlovitch Tchekhov, sur la mer d’Azov)  ou de Rostov-sur-le-Don, jusqu’à Kiev, tout cela à travers la steppe et les grandes plaines d’Ukraine.

D’ailleurs quand, en janvier 1888, Anton Pavlovitch commence à écrire cette longue nouvelle, La Steppe, pour Le Messager du Nord (Северный Вестник), revue dirigée à Saint-Péterbourg par Anna Evreïnova, il utilise ses souvenirs d’enfance ainsi que ceux de déplacements plus récents.

Il a vingt-huit ans, a réussi ses études de médecine et l’exerce activement, tout en rédigeant, depuis sa jeunesse et pour aider sa famille, de nombreuses nouvelles humoristiques ou grinçantes pour la presse, d’abord sous pseudonymes puis sous son vrai nom.

Avec La Steppe, Tchekhov va inaugurer un long récit littéraire, sans aucune intrigue, mais fait d’annotations sensibles et descriptives du paysage et surtout des personnes rencontrées, symptomatiques d’une époque et d’un pays, tout cela sous le regard d’un enfant.

Car tout tourne autour de Iégorouchka, orphelin de père, dont l’oncle, Kouzmitchov, a promis à sa mère de s’occuper et de lui trouver une pension à la ville. L’accompagne un religieux proche de la famille et qui fait des affaires avec lui.

Iégor voyage à l’avant aux côtés de Déniska, le cocher, mais aussi un serviteur extrêmement attentionné et affectueux envers lui.

La première journée, après une pause de midi dans la campagne en dehors de la route, les conduit à une auberge tenue par un juif, Moïse Moïsseïtch, et son fils Salomon, des amis du marchand mais dans une relation plutôt de soumission.

Iégor ensuite est confié pour une partie du trajet à un convoi de charretiers qui transportent d’énormes ballots de laine : il s’agit essentiellement d’anciens moujiks ayant perdu leur terre ou de jeunes marginaux qui se baignent et pêchent dans les rivières : « Ils avaient tous eu un passé merveilleux et leur présent à tous était détestable », constate-t-il.

Parmi eux, Iégorouchka reste sous la protection d’un vieux paysan, Pantéléi, qui, au bivouac, raconte des histoires de brigands et d’aubergistes louches, de meurtres de marchands, d’histoires macabres qui le troublent, même si, précise l’auteur, « il ne concevait pas l’éventualité de la mort pour lui-même et sentait qu’il ne mourrait jamais ».

Il découvre aussi, perché sur un des charriots, les nuits étoilées du parcours (« La profondeur insondable et l’immensité infinie du ciel ne sont nulle part aussi sensibles qu’en mer ou dans la steppe au clair de lune », écrit Tchekhov) ou encore un terrifiant orage, qui provoque en lui des images délirantes, révélatrices tout simplement d’une fièvre grippale…

« Quand on regarde longtemps la profondeur du ciel, se dit l’enfant, sans en détacher les yeux, les pensées et les sentiments se rejoignent inexplicablement dans une sensation de solitude infinie. On se sent soudain irrémédiablement seul. »

Ainsi, à l’occasion de ce voyage quasiment initiatique de Iégorouchka, Anton Tchekhov a mis au point un ton nouveau, si caractéristique de son œuvre — et qui nous vrille jusqu’au plus profond.

 

Michel Sender.

 

[*] La Steppe — Histoire d’un voyage (Степь — История одной поездки, 1888) d’Anton Tchekhov, traduit du russe par Olga Vieillard-Baron [éditions Aubier, 1974], présentation, notes et chronologie par Louis Martinez, bibliographie par Wladimir Troubetzkoy, « collection GF » [1992], éditions Flammarion, Paris, avril 2017 ; 160 pages, 7 €.

Publié dans Littérature

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