"Le Violon de Rothschild" d'Anton Tchekhov

Publié le par Michel Sender

"Le Violon de Rothschild" d'Anton Tchekhov

« C’était une petite ville, vraiment petite, pire qu’un village, habitée presque uniquement par des vieillards qui mouraient si rarement que cela en était vraiment vexant. Même à l’hôpital ou à la maison d’arrêt, il était très rare qu’on eût besoin de cercueils. En un mot les affaires n’étaient pas florissantes. Si Iakov Ivanov avait fait des cercueils dans un chef-lieu de province il aurait, bien entendu, possédé sa propre maison et on l’aurait salué sans oublier son patronyme, il aurait été Iakov Matvéitch ; alors qu’ici, dans cette misérable petite ville, il était tout simplement Iakov et, Dieu sait pourquoi, dans sa rue on l’avait surnommé Bronza ; il vivait pauvrement, comme un simple paysan, dans une vieille petite isba d’une seule pièce où il devait trouver à se caser avec Marfa, le poêle, le lit double, les cercueils, l’établi et les ustensiles de ménage. » [*]

 

Parue pour la première fois dans le journal quotidien Les Nouvelles russes (Rousskie Vedomosti) en février 1894, Le Violon de Rothschild, très courte nouvelle d’Anton Tchekhov au départ peu remarquée, a connu une destinée surprenante dont témoigne le livre des éditions Actes Sud regroupant la nouvelle de Tchekhov, l’opéra inachevé de Benjamin Fleischmann et le scénario du film d’Edgardo Cozarinsky autour du rôle de Dimitri Chostakovitch dans l’orchestration finale de l’œuvre ainsi que de l’influence qu’elle exerça sur lui.

Au commencement, le violoniste, au rebours du titre de la nouvelle, c’est Iakov Ivanov, dit « Bronza », le fabriquant de cercueils du village qui, à ses temps perdus, joue (« il se trouvait que Iakov jouait très bien du violon, spécialement les chansons russes ») dans l’orchestre juif  (se produisant dans les mariages) « dirigé par l’étameur Moïsseï Ilitch Chachkès ».

Or, dans cet ensemble musical, Iakov déteste particulièrement le flûtiste, « un dénommé Rothschild, à l’instar de l’illustre rupin » : « Et ce maudit youpin s’arrangeait pour rendre plaintif même le morceau le plus joyeux. »

« Sans aucune raison apparente, ajoute Tchekhov, peu à peu, Iakov se mit à éprouver de la haine et du mépris pour les juifs et pour Rothschild en particulier… »

Car Iakov, dont les affaires ne marchent pas, reste continuellement mécontent et envieux et imagine sans cesse des opportunités d’argent qui n’arrivent jamais.

Quand sa femme Marfa tombe malade et, qu’avant de mourir, elle lui rappelle la mort de leur petite fille, Iakov ne s’en souvient pas (« — Tu rêves, dit-il ») mais, en revenant du cimetière, il est submergé de tristesse et comprend combien il a négligé sa famille et les autres.

Aussi, dans ses derniers instants et devant le pope venu le confesser : « — Le violon, donnez-le à Rothschild », annonce-t-il.

Depuis, Rothschild, avec son violon, fait tellement pleurer les auditeurs qu’ils en redemandent…

Cette nouvelle de Tchekhov a, à son tour, tellement fasciné de multiples lecteurs qu’en Russie, un élève de Chostakovitch, Benjamin Fleischmann, en 1939-1941, en composa un opéra, interrompu par sa disparition au front, et qu’acheva pour lui le maître, objet de plus en plus de brimades de la part du pouvoir soviétique.

C’est le sujet du film d’Edgardo Cozarinsky, cinéaste et écrivain qui, dans son travail, mêle musique, documents d’archives et recréations dramatiques pour mieux marquer le continuum entre Bronza et Rothschild, Fleishmann et Chostakovitch, Tchekhov, Cozarinsky et nous — « cette chose, impalpable, qu’est la transmission ».

 

Michel Sender.

 

[*] Le Violon de Rothschild (Скрипка Ротшильда, 1894) d’Anton Tchekhov, récit traduit du russe par Joelle Roche-Parfenov et Michel Parfenov, dans : Anton Tchekhov, Benjamin Fleischmann, Edgardo Cozarinsky, Le Violon de Rothschild, éditions Actes Sud, Arles, décembre 1996 ; 112 pages, 120 F.

À noter : Le Violon de Rothschild, dans la traduction de Denis Roche, est magnifiquement lue par Gilles-Claude Thiérault, artiste canadien, sur YouTube, et par Marina Vlady, dans celle d’Édouard Parayre, pour « La Bibliothèque des Voix » des éditions Des femmes-Antoinette Fouque.

"Le Violon de Rothschild" d'Anton Tchekhov

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article