"Une banale histoire" d'Anton Tchekhov

Publié le par Michel Sender

"Une banale histoire" d'Anton Tchekhov

Il existe en Russie un professeur émérite du nom de Nicolaï Stépanovitch, conseiller secret et chevalier des ordres de l’empire ; il a tant de décorations, russes ou étrangères, que, lorsqu’il les met, les étudiants l’appellent l’iconostase. Ses relations sont des plus aristocratiques ; à tout le moins, il n’y a pas eu en Russie, depuis vingt-cinq à trente ans, de savant illustre qu’il n’ait intimement connu. Aujourd’hui il n’a personne avec qui se lier, mais si l’on veut parler du passé la longue liste de ses illustres amis s’achève sur des noms comme ceux de Pirogov, de Kavéline et du poète Nekrassov, qui l’ont gratifié de l’amitié la plus sincère et la plus chaleureuse. Il est membre de toutes les universités de Russie et de trois universités étrangères. Et ainsi de suite, et ainsi de suite. Tout cela, et beaucoup d’autres choses que l’on pourrait ajouter, constitue ce qu’on appelle « mon nom ». [*]

 

Une banale histoire, d’abord, interroge par son titre. Littéralement, Skoutchnaïa istoria veut dire Une histoire ennuyeuse, option retenue par Vladimir Volkoff, mais dans le sens d’une histoire pleine d’ennui, fade, monotone, chiante… voire Une morne histoire, traduction retenue par Boris de Schlœzer en 1926. Édouard Parayre et Lily Denis, eux, dans la suite de Denis Roche, le premier traducteur français en 1923, ont repris Une banale histoire comme version du titre de cette nouvelle dans notre langue. [**]  

Ensuite, Une banale histoire fait partie des longues nouvelles écrites par Anton Tchekhov, après La Steppe et Lueurs (Feux), pour Le Messager du Nord. Parue en novembre 1889, elle suit par ailleurs de quelques mois la mort de son frère Nikolaï, de tuberculose, dont lui-même se savait atteint.

Cette nouvelle, Une banale histoire (que l’on rapproche souvent de La Mort d’Ivan Ilitch de Léon Tolstoï publiée en 1886), alors que Tchekhov n’a que vingt-neuf ans, n’est qu’une longue et triste méditation sur la mort, par un « vieil homme », professeur sexagénaire très connu qui se met à douter de tout (Mon nom et moi en était le premier titre).

Il réfléchit, ou plutôt ressasse, sur la notoriété, la famille, la société, la maladie, sa vie, ses connaissances, ses habitudes, ses préférences, sa carrière… et constate qu’il ne supporte plus ni sa femme ni sa fille, mais qu’il garde un attachement viscéral à Katia, jeune orpheline devenue sa pupille.

Car, Anton Pavlovitch Tchekhov, comme son professeur, traverse une crise existentielle. On sait qu’il reste intensément « chargé de famille », qu’il exerce, en plus d’être écrivain, le métier de médecin. Surtout, il commence à composer des pièces de théâtre (Ivanov, puis L’Homme des bois (Le Sauvage) qui deviendra Oncle Vania) et fréquente beaucoup d’actrices, tandis que son style change, et s’humanise terriblement (il va bientôt partir pour l’île de Sakhaline).

Ainsi, les atermoiements du professeur Nicolaï Untel (nous ne connaissons pas son nom) qui n’a plus d’espoir, qui a l’impression d’être devenu inutile et indifférent aux autres et qui n’a formé aucun disciple, rejoignent ceux de l’écrivain Tchekhov, en dépression.

Tous les deux ne savent quoi conseiller, ni se projeter dans l’avenir : « Je suis vaincu, nous dit le professeur. S’il en est ainsi, ce n’est plus la peine de continuer à penser, il n’y a plus rien à dire. Je vais attendre en silence ce qu’il adviendra. »

Mais il s’agit d’un personnage de fiction. Dans la réalité, Anton Tchekhov va transcender sa souffrance, il va transformer son malaise de vivre en création littéraire et théâtrale, par son génie il va bouleverser des millions de personnes en Russie et dans le monde entier.

 

Michel Sender.

 

[*] Une banale histoire — Fragments du journal d’un vieil homme (Скучная история — Из записок старого человека, 1889) d’Anton Tchekhov, traduction du russe par Édouard Parayre, revue par Lily Denis [Éditeurs Français Réunis, 1971], collection « Folio » [extrait du recueil Le Duel et autres nouvelles], éditions Gallimard, Paris, septembre 2005 ; 144 pages, 2 € (impression de février 2006).

"Une banale histoire" d'Anton Tchekhov

[**] Vladimir Volkoff, auteur, avec la collaboration d’Anne Coldefy-Faucard, d’un des plus importants recueils des Nouvelles de Tchekhov, celui de « La Pochothèque » du Livre de Poche (© L’Âge d’Homme, en 1993), est le traducteur qui a le plus changé les titres français auxquels nous étions habitués. Par exemple, outre Une histoire ennuyeuse, La Maison à mezzanine (Дом с мезонином) est devenue La Maison avec un attique ou La Fiancée (Невеста) — La Promise.

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article