"Babi Yar" d'Anatoli Kouznetsov

Publié le par Michel Sender

"Babi Yar" d'Anatoli Kouznetsov

« Tout dans ce livre est véridique.

Lorsque je racontais à diverses personnes des épisodes de cette histoire, toutes s’accordaient à me dire que je devrais écrire un livre.

[Mais ce livre, je l’écris depuis longtemps. La première version, si l’on peut s’exprimer ainsi, je l’ai écrite lorsque j’avais quatorze ans. À cette époque, gamin affamé et nerveux, je notais « à chaud » dans un gros cahier tout ce que je voyais, entendais, et tout ce que je savais de Babi Yar. Je ne savais pas pourquoi je le faisais, mais cela me paraissait nécessaire. Pour ne rien oublier. Ce cahier avait pour titre Babi Yar, et je le cachais aux regards indiscrets.

Après la guerre, il y eut, en Union soviétique, une vague d’antisémitisme : campagne contre le prétendu « cosmopolitisme », arrestation des médecins juifs « empoisonneurs », et le nom de Babi Yar devint presque interdit. Un jour, en faisant le ménage, ma mère trouva mon cahier ; elle le lut en pleurant, et me conseilla de le garder. Elle fut la première à dire que je devrais écrire un livre un jour.]

Et plus je vivais au monde, plus j’étais convaincu que je devais le faire. » [*]

 

« À Babi Yar il n’y a pas de monument » : ainsi commençait, en 1961, le célèbre poème d’Evgueni Evtouchenko, qui venait de visiter le sinistre ravin en compagnie de son condisciple Anatoli Kouznetsov.

Car ce lieu de Babi Yar (textuellement le « ravin des bonnes femmes ») est l’obsession (depuis son enfance) d’Anatoli Kouznetzov, né en 1929 à Kiev. « J’ai passé mon enfance dans un faubourg de Kiev, la Kourénevka, à proximité d’un grand ravin dont le nom n’était connu jadis que des habitants de l’endroit : Babi Yar », précise-t-il d’entrée.

Le 19 septembre 1941, il a assisté (après le départ soudain des soldats russes) à l’entrée des Allemands dans Kiev, suivie, quelques jours plus tard (après les explosions de l’avenue Krechtchalik dues à des agents soviétiques), par le défilé des juifs de Kiev en direction de Babi Yar où ils furent exécutés en masse, les voisins entendant l’incessant vacarme des fusillades.

Kouznetsov y vivait et y jouait depuis toujours ; c’était son domaine de prédilection et, déjà vif et perspicace, il décida de tout observer, de résister pour survivre, de ne jamais s’en laisser conter et, surtout, de tout dire.

Et c’est ce qu’il fit. Il parle de sa famille (ses grands-parents antisoviétiques ; son père, parti de la maison, et sa mère, institutrice, plutôt communistes), de ses copains, de la débrouille et des petits boulots, de la faim, continuelle.

Il parle de la joie des Ukrainiens au départ des soldats russes et à l’arrivée de l’armée allemande (la famine des années trente a révolté la population contre le régime). Il parle de l’antisémitisme du peuple qui ne réagit pas au massacre et même de ceux qui dénoncent les juifs. Il parle de la religion ancrée dans les esprits (et attribue la destruction de la cathédrale et des incendies de la laure de Kiev aux bolcheviques).

Il nous fait comprendre qu’ensuite Babi Yar et le camp à proximité servent également à exterminer les résistants et tous ceux qui déplaisent aux Allemands, jusqu’aux joueurs du Dynamo refusant de perdre leurs matchs. Il découvre que les mécanismes de la répression sont les mêmes, fascistes ou communistes.

Il donne tous les communiqués des soviétiques ou des occupants et cite la presse de l’époque (La Parole ukrainienne puis La Nouvelle Parole ukrainienne, reprise en main), la propagande éhontée, la misère, les mirages du travail en Allemagne, le désespoir et les désillusions totales.

Anatoli Kouznetsov tape où ça fait mal, il ne cache rien, dans des descriptions dantesques : son travail avec un charcutier qui fabrique des saucissons avec des chevaux qu’il abat dans sa cour ; comment les Allemands, sachant qu’ils vont devoir partir, font déterrer tous les cadavres de Babi Yar par des prisonniers enchaînés et pour les faire brûler dans d’immenses fours montés sur place ; les premiers camions à gaz pour tuer les dernières victimes avant de les jeter au feu, parfois encore vivantes ; les combats terribles, les destructions systématiques et les bombardements avant la reprise de Kiev par les Russes ; et, surtout, après la guerre, le silence des autorités et la décision de combler totalement le ravin avec de la boue et du béton liquide, au point de provoquer une nouvelle catastrophe, la digue ayant cédé…

Il rapporte ses souvenirs personnels et tous les témoignages directs qu’il a pu recueillir ; pendant des années, c’est sa seule préoccupation : dire la vérité, crier sa détestation du mensonge et de l’oubli.

Et quand son livre est accepté en 1965 par la revue Iounost, c’est au prix de coupures invraisemblables, d’une censure qui défigure la réalité et sa pensée. Des tripatouillages de son texte et des négociations insupportables qui continuent l’année suivante pour l’édition séparée de son ouvrage.

Finalement, Anatoli Kouznetsov laisse faire ; il joue même le jeu de l’écrivain conciliant et, quand, en 1969, il obtient un séjour à l’étranger, il emporte les microfilms de son manuscrit original et, parvenu à Londres, il entraîne son accompagnateur dans un spectacle de striptease, disparaît et demande l’asile politique.

Il se consacre alors, en y ajoutant toutes les précisions qu’il estime nécessaires (présentées entre crochets dans le texte), à la mise au point intégrale de son livre (tous les passages supprimés en Union soviétique sont rétablis mais maintenus en italiques, ce qui permet de visualiser et de mesurer l’ampleur de la censure) et en expliquant sa démarche dans une préface inédite. Le livre reparaît en russe en Allemagne chez Possev Verlag puis est retraduit en Angleterre, aux États-Unis, en France, etc.

Il y a dix ans, soixante-dix ans après le massacre, la traduction française de Babi Yar a été revue et corrigée par Annie Epelboin chez Robert Laffont, rendant à Anatoli Kouznetsov — mort en 1979 d’une crise cardiaque sans avoir plus jamais publié, écrivant seulement des chroniques pour Radio Liberty — la pérennité de son œuvre.

À l’époque, je l’avais achetée (mesurant son importance) mais (je l’avoue) je ne l’avais que feuilletée, la conservant comme un document de référence.

Aujourd’hui, le lisant vraiment, fort est de constater que Babi Yar est un maître livre, un chef-d’œuvre de sincérité et de rigueur, un exemple de ténacité littéraire où Anatoli Kouznetsov se donne tout entier et a réalisé le véritable monument dû à l’événement et à l’Histoire.

 

Michel Sender.

 

[*] Babi Yar (roman-document) [Бабий яр. Роман-документ, 1970] d’Anatoli Kouznetsov (1929-1979), traduction du russe par M[aya] Menant [Julliard, 1970], revue, corrigée et préfacée par Annie Epelboin, éditions Robert Laffont, Paris, septembre 2011 ; 456 pages, 21 €.

Publié dans Littérature

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