"Élégie" d'Alphonse de Lamartine

Publié le par Michel Sender

"Élégie" d'Alphonse de Lamartine

ÉLÉGIE

 

Cueillons, cueillons la rose au matin de la vie ;

Des rapides printemps respire au moins les fleurs.

Aux chastes voluptés abandonnons nos cœurs,

Aimons-nous sans mesure, ô mon unique amie !

 

Quand le nocher battu par les flots irrités

Voit son fragile esquif menacé du naufrage,

Il tourne ses regards aux bords qu’il a quittés,

Et regrette trop tard les loisirs du rivage.

Ah ! Qu’il voudrait alors, au toit de ses aïeux,

Près des objets chéris présents à sa mémoire,

Coulant des jours obscurs, sans périls et sans gloire,

N’avoir jamais laissé son pays ni ses dieux !

 

Ainsi l’homme, courbé sous le poids des années,

Pleure son doux printemps, qui ne peut revenir.

« Ah ! rendez-moi, dit-il, ces heures profanées ;

Ô dieux ! dans leur saison j’oubliai d’en jouir. »

Il dit : la mort répond ; et ces dieux qu’il implore,

Le poussant au tombeau sans se laisser fléchir,

Ne lui permettent pas de se baisser encore

Pour ramasser ces fleurs qu’il n’a pas su cueillir.

 

Aimons-nous, ô ma bien-aimée !

Et rions des soucis qui bercent les mortels.

Pour le frivole appât d’une vaine fumée,

La moitié de leurs jours, hélas ! est consumée

Dans l’abandon des biens réels.

 

À leur stérile orgueil ne portons point envie ;

Laissons le long espoir aux maîtres des humains !

Pour nous, de notre heure incertains,

Hâtons-nous d’épuiser la coupe de la vie

Pendant qu’elle est entre nos mains.

 

Soit que le laurier nous couronne,

Et qu’aux fastes sanglants de l’altière Bellone

Sur le marbre ou l’airain on inscrive nos noms ;

Soit que des simples fleurs que la beauté moissonne

L’amour pare nos humbles fronts,

Nous allons échouer, tous, au même rivage :

Qu’importe, au moment du naufrage,

Sur un vaisseau fameux d’avoir fendu les airs,

Ou sur une barque légère

D’avoir, passager solitaire,

Rasé timidement le rivage des mers ?

 

ALPHONSE DE LAMARTINE

 

Élégie (Nouvelles Méditations poétiques, XI) dans : Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques – Nouvelles Méditations poétiques, édition établie, présentée et annotée par Aurélie Loiseleur, collection « Classiques », Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, octobre 2006 ; 576 pages, 7,50 €. (D’après le commentaire de Lamartine rédigé pour l’édition de 1849, cette élégie « est d’une date très antérieure aux Méditations ». Elle serait de 1814 ou 1815 : note d’Aurélie Loiseleur.)

Publié dans Littérature

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