"Moura, la mémoire incendiée" d'Alexandra Lapierre

Publié le par Michel Sender

"Moura, la mémoire incendiée" d'Alexandra Lapierre

« L’attachement des gouvernantes aux enfants qu’elles élèvent se mesure peut-être à l’aune de leurs manques et de leurs malheurs. Ceux de la nanny irlandaise des enfants Zakrevski se résumaient à une suite de tragédies dont nul, en Russie, n’entendrait parler.

Elle s’appelait Mrs. Margaret Wilson, dite Ducky.

À l’amour de sa nurse, Moura devrait tout : sa sérénité, sa gentillesse, et sa magnifique aptitude à l’indulgence qui plairait tant aux hommes. » [*]

 

Dans Moura, la mémoire incendiée, Alexandra Lapierre — dont j’avais beaucoup aimé en son temps l’ouvrage sur Fanny Stevenson, biographie de la femme de Robert Louis Stevenson — retrace la vie de Maria Ignatievna Zakrevskaïa (1893-1974), devenue Mme Benckendorff, puis Baronne Budberg, connue sous le diminutif de « Moura ».

Maria Ignatievna était la fille d’Ignace Zakrevski, homme politique libéral francophile (il défendit très fortement la cause d’Alfred Dreyfus dans son pays) et sénateur russe d’origine ukrainienne qui éleva ses enfants dans une grande autonomie et la pratique des langues étrangères.

Disparu en 1906, son éducation marqua pour toujours sa fille qui, dès ses dix-huit ans, en 1911, épousa un diplomate (ce qui lui permit de découvrir l’Allemagne et Berlin où son mari travaillait à l’ambassade) et noble estonien, Johann von Benckendorff (qu’on appelait « Djon »), propriétaire d’un domaine à Yendel et d’un appartement à Saint-Pétersbourg (ville qui deviendra Petrograd en 1914 puis Leningrad en 1924).

De cette union, Moura aura deux enfants, Pavel et Tatiana, et elle recueillera chez elle la fille de sa sœur Alla, Kira von Engelhardt —, tous les trois confiés aux soins de sa fidèle gouvernante anglaise, — tandis qu’elle prendra également en charge sa mère, Maria Nicolaïevna, seule à Petrograd.

Après la déclaration de guerre en 1914, toute la famille se réfugia à Yendel en Estonie, mais Moura, forte de ses relations diplomatiques et de ses compétences linguistiques, se mit au service de l’ambassade d’Angleterre à Petrograd, jusqu’aux révolutions de février puis d’octobre 1917.

Après cette date, l’ambassade d’Angleterre fut fermée et n’eut plus que des représentations consulaires ou militaires, et Moura fit alors la connaissance de Robert Bruce Lockhart, agent britannique envoyé en mission spéciale en Russie, dont elle tomba amoureuse (elle attendit même un enfant de lui mort avant terme) et qui l’entraîna dans un « complot » contre Lénine dénoncé par les bolcheviques. Tous deux furent arrêtés puis libérés : elle, grâce à l’intervention du tchékiste Yacob Peters ; lui, échangé avec le diplomate russe Maxime Litvinov et renvoyé en Angleterre.

À partir de là, Moura se trouvait dans une situation périlleuse : isolée à Petrograd (sa mère y mourut en 1919), interdite de quitter la Russie ; mariée à un Estonien dont le pays était occupé par les Allemands ; soupçonnée d’être une espionne britannique par les bolcheviques ou de travailler pour les bolcheviques par les Anglais et les Allemands, voire d’être agent double ou triple.

En tout cas, après sa libération, Moura se rapprocha de Maxime Gorki — celui des Pensées intempestives [**], dont le journal socialiste-révolutionnaire Vie nouvelle fut interdit en 1918, en bisbille avec Zinoviev et avec le bolchevisme — qui recherchait des personnes polyglottes pour son projet d’une collection de littérature mondiale, auquel elle collabora avec Korneï Tchoukovski.

Fille d’un homme libéral qui avait été en conflit avec le tsarisme et également issue de la société aristocratique cultivée du « monde d’avant », Moura était capable de dialoguer avec les « gens d’après », toujours entre deux eaux, ni révolutionnaire, ni réactionnaire.

Très vite Gorki, qui avait besoin d’un secrétariat efficace et international, s’attacha à elle en raison de ses facultés intellectuelles ; il l’invita à venir habiter chez lui (où résidaient, outre ses anciennes femmes et sa concubine, de nombreux amis) et en fit sa maîtresse, tout en l’aidant à obtenir un visa de sortie pour l’Estonie où vivaient ses enfants.

En Estonie, son mari Djon avait été assassiné en 1919 et le domaine de Yendel réquisitionné, ses enfants et leur gouvernante réfugiés à Kallijärv. Et, arrivée en Estonie, ni le nouveau gouvernement estonien ni les Benckendorff, la considérant comme une espionne soviétique, ne voulaient plus d’elle !

Pour pouvoir voyager et rejoindre Gorki en Allemagne puis en Italie où il soignerait sa tuberculose, Moura décida d’épouser formellement le baron Nicolaï Budberg, aristocrate déclassé qui partirait plus tard pour le Brésil et la laisserait libre…

Commença alors pour la Baronne Budberg une vie cosmopolite : en Italie à Sorrente avec Gorki et ses amis (Nina Berberova, épouse alors du poète Vladislav Khodassevitch, en témoignera dans ses Mémoires, C’est moi qui souligne, et dans son Histoire de la baronne Boudberg) ; en Allemagne pour gérer les droits étrangers de Gorki ; en été en Estonie pour retrouver ses enfants ; à Paris où résidaient ses deux sœurs ; en Angleterre et à Londres, où elle avait renoué avec Robert Bruce Lockhart et où elle devint également la maîtresse de l’écrivain H. G. Wells, déjà rencontré à Moscou et à Berlin…

Après le retour définitif de Maxime Gorki en Union soviétique, Moura s’installera à Londres (considérée comme la compagne officieuse de Wells mais chacun ayant d’autres liaisons) tout en continuant à effectuer (semble-t-il grâce à Yagoda) des séjours secrets en URSS, auprès de Gorki, jusqu’à sa mort…

Femme intelligente et intermédiaire entre deux mondes, Moura Budberg reste ainsi une personnalité controversée (présentée comme une espionne dans le film British Agent de Michael Curtiz) et énigmatique (elle mentit souvent ou ne dit que de semi-vérités).

Tout le talent d’Alexandra Lapierre consiste, dans un livre mi-biographie mi-roman, dans le fait d’avoir tenté de restituer de la façon la plus plausible le parcours extraordinaire de cette femme exceptionnelle.

 

Michel Sender.

 

[*] Moura, la mémoire incendiée d’Alexandra Lapierre [Flammarion, 2016], éditions Pocket, Paris, mars 2017 ; 864 pages.

"Moura, la mémoire incendiée" d'Alexandra Lapierre

[**] Les Pensées intempestives (1917-1918) de Maxime Gorki parurent en français à L’Âge d’Homme (Lausanne, 1975) puis dans la collection « Pluriel » du Livre de Poche en 1977 (texte établi et annoté par Herman Ermolaev, traduction française par Lucile Nivat et Sylvaine Drablier, avant-propos de Boris Souvarine, nouvelle édition augmentée de « Témoignages sur Gorki » ; 448 pages).

Publié dans Littérature

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