"Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes" de Philippe Videlier

Publié le par Michel Sender

"Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes" de Philippe Videlier

« Jadis, le Sultan ottoman était très laid, tellement laid que ses traits s’offraient naturellement à la caricature. Il s’étalait ainsi en première page du Rire, à Paris, et en première page de L’Assiette au beurre. Dieu qu’il était laid, le Sultan ottoman !

Seulement, si le Sultan ottoman bénéficiait des honneurs du Rire ou de L’Assiette au beurre, ce n’était pas pour ses traits trop laids mais à cause de son âme noire et de ses crimes affreux et notoires.

On lui en collait chaque jour un peu plus sur le dos mais on était encore loin du compte, en dessous de la pure vérité.

Circulaient jusqu’en Hongrie, qui n’était pas un pays tendre, des photographies d’Arméniens pendus à des trépieds pour outrage et offense au Sultan. » [*]

 

L’an passé, en avril, en pleine période de confinement, Philippe Videlier avait publié chez Gallimard un court « tract de crise », Lettre d’Italie, disponible uniquement en numérique (ePub). Un très beau rappel sur Antonio Gramsci et les livres, reprenant en partie le début de Quatre Saisons à l’Hôtel de l’Univers, un précédent roman paru en 2017 chez Gallimard et évoquant aussi le pays de Rome en noir, son dernier livre sorti tout juste avant le déclenchement de la pandémie (voir ce blog le 16 janvier 2020).

Cette année, avec Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes, Philippe Videlier entre pleinement dans la collection des opuscules papier que constituent les « Tracts Gallimard », dans la tradition des plaquettes de combat, voire des libelles ou pamphlets contestataires.

Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes tire son sujet de l’actualité récente où un procureur turc a requis quatre ans d’emprisonnement contre quatre journalistes de Charlie Hebdo suite à la parution en octobre 2020 d’une caricature du président Recep Tayyip Erdoğan dans l’hebdomadaire français.

Or, dans la foulée de cette Une de Charlie Hebdo, le vice-ministre turc de la Culture et du Tourisme, le Dr. Sedar Çam, avait tweeté en français, le 27 octobre 2020 : « Vous êtes des bâtards… Vous êtes des fils de chiennes… » Il paraît qu’ensuite le message a été retiré mais le mal était fait : chassez le naturel, il revient au galop !

Avec sa précision habituelle ainsi que sa verve historique, Philippe Videlier dresse un bref résumé et donne de nombreux exemples, en défense et illustration, de la caricature et des caricaturistes depuis le sultan Abdul-Hamid jusqu’à l’actuel président, tout aussi cruel et dictatorial.

Tout cela pourrait simplement faire rire si, derrières ces condamnations officielles et ridicules, ne se prolongeait un esprit de censure, un goût de meurtres, une volonté de massacres — une Nuit turque [**] qui dure et renaît.

Plus que du génocide des Arméniens (on a vu que sa reconnaissance récente par le président américain Joe Biden a encore provoqué l’ire et les protestations de la Turquie négationniste), remarquablement décrit et analysé dans Nuit turque, dans Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chienne, Philippe Videlier nous reparle de l’éradication (la décanisation) des chiens des rues de Constantinople (l’ancien nom d’Istanbul) organisée en 1910 par les Jeunes-Turcs et leur déportation sur l’île d’Oxia (à l’époque, un chercheur français avait même suggéré de les gazer, pour plus d’efficacité).

 

Michel Sender.

 

[*] Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes de Philippe Videlier, collection « Tracts », éditions Gallimard, Paris, avril 2021 ; 48 pages, 3,90 €.

"Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes" de Philippe Videlier

[**] Voir Nuit turque de Philippe Videlier (Gallimard, collection blanche, 2005 ; « Folio », mai 2007, 128 pages).

"Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes" de Philippe Videlier

Cave canem. Récemment, un ambassadeur chinois a remis au goût du jour l’insulte « hyène folle ».

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