"L'Audacieux Monsieur Swift" de John Boyne

Publié le par Michel Sender

"L'Audacieux Monsieur Swift" de John Boyne

« Dès l’instant où j’acceptai l’invitation, j’éprouvai de la nervosité à l’idée de retourner en Allemagne. Tant d’années s’étaient écoulées depuis la dernière fois que j’y étais allé qu’il était difficile de savoir quels souvenirs seraient peut-être réveillés par ce voyage.

Nous étions au printemps de l’année 1988, l’année où le mot « perestroïka » entra dans le langage courant, et j’étais assis au bar de l’hôtel Savoy sur Fasanenstraße ; je pensais à mon soixante-sixième anniversaire qui allait arriver quelques semaines plus tard. Sur la table devant moi était posée une coupe qui, m’avait-on dit, avait été moulée sur le sein gauche de Marie-Antoinette ; elle contenait du riesling. Le vin était très bon, un des plus chers de la carte bien fournie de l’hôtel, mais je ne m’étais senti aucunement coupable en le commandant, car mon éditeur m’avait assuré qu’il se faisait un plaisir de couvrir la totalité de mes frais. Une telle générosité était pour moi une nouveauté. » [*]

 

L’Audacieux Monsieur Swift de John Boyne, auteur irlandais né en 1971 qui a connu un monumental succès avec Le Garçon en pyjama rayé (en France chez Gallimard Jeunesse), est un roman en miroir extrêmement talentueux mais qui plonge dans des affres de noirceur intellectuelle.

Le personnage principal, Maurice Swift, un jeune homme arriviste et sans imagination, va tirer sa fortune d’un premier livre dont l’histoire, empruntée aux souvenirs intimes d’un écrivain d’origine allemande, Erich Ackermann, provoquera le scandale.

Ce Maurice Swift, une espèce de Mr. Ripley, va séduire Erich Ackermann, qu’il sait un homosexuel refoulé et malchanceux, et lui tirer progressivement de l’âme des événements de sa jeunesse sous le nazisme, puis, en les révélant, entraîner le déshonneur et la chute de son mentor.

Dans le même temps, il va commencer à fréquenter un autre écrivain gay, Dash Hardy (ce qui nous vaut un long « interlude » en forme de nouvelle évoquant Gore Vidal et son couple avec Howard Austen dans leur propriété de La Rondinaia) que, très vite, il quittera pour d’autres horizons.

Car, en épousant une jeune romancière, Edith Camberley, enseignante dans une université anglaise, Maurice Swift va côtoyer la gentry méritocrate du monde des lettres et y opérer littéralement un nouveau forfait odieux, avant d’autres encore…

Je traduirais d’ailleurs le titre original du roman (A Ladder to the Sky), — en parodiant un célèbre film de Louis Malle, — par Ascenseur pour le ciel, tellement le parcours de cet Audacieux Monsieur Swift de John Boyne s’assimile à une accumulation de délits criminels pour parvenir à la gloire littéraire, et qui, sans aucune morale, seront néanmoins sanctionnés, dans un retour de manivelle bienvenu pour le lecteur (« — Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! » disait Baudelaire).

Dans ce thriller cérébral à plusieurs voix, dans ce maelstrom monstrueux de mauvais sentiments et de viles actions, John Boyne a planté la graine délétère du mensonge et de la fiction trompeuse des créations modernes ou anciennes.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Audacieux Monsieur Swift (A Ladder to the Sky, 2018) de John Boyne, roman traduit de l’anglais (Irlande) par Sophie Aslanides [Éditions Jean-Claude Lattès, mars 2020], Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, avril 2021 ; 512 pages, 8,70 €.

Publié dans Littérature

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