"L'Homme de choc" de Joseph Peyré

Publié le par Michel Sender

"L'Homme de choc" de Joseph Peyré

« Va voir si ceux de la Pola descendent, ordonna le Morenù. J’ai encore deux ou trois choses à faire ici. Rendez-vous au transformateur.

— Alors j’appelle U.H.P. ? répéta Parrita, en sortant.

— Tu appelles U.H.T. Mais ils n’ont pas tous le mot de passe, je t’avertis. D’ailleurs ne t’inquiète pas, je serai là. »

Trois heures passées. D’une minute à l’autre, le coup de mine qui devait donner le signal de la révolte allait tonner. Le Morenù, piqueur au puits des Arenales, et chef de l’escouade de choc, repoussa la porte, qui avait embarqué un paquet d’air nocturne, chargé de l’odeur suffocante des pommes à cidre. À parler vrai, il n’avait plus rien à faire sous son toit de tuiles, dans sa maison pourrie par les pluies et le foisonnement malsain de la prairie. Mais il préférait être seul, pour ce moment où il était difficile de respirer. [*]

 

Joseph Peyré (1892-1968), ami de Joseph Kessel (il écrivit dans les publications des frères Kessel : Détective, Voilà, Confessions), journaliste pour Candide, Gringoire ou Excelsior, reste surtout connu pour L’Escadron blanc (1930), évocation des courses sahariennes de la colonisation française, Sang et Lumières (Prix Goncourt 1935), sur l’Espagne et la tauromachie, ou encore ses livres de montagne (Matterhorn, Mont Everest).

L’Homme de choc, paru en 1936, une longue nouvelle ou un court roman, étonne, car, s’il se situe en Espagne (un pays dont Joseph Peyré, Béarnais d’origine, se sentait très proche), il traite d’un sujet extrêmement politique, l’insurrection des Asturies d’octobre 1934, au mot d’ordre fédérateur : Uníos, Hermanos Proletarios (U.H.P.), « Unis, frères prolétaires ».

Le personnage principal, le Morenù, un homme d’une quarantaine d’années, mineur socialiste très engagé et qui dirige un petit groupe qui doit neutraliser le cuartel (la caserne) de la garde civile de son village [**], débute son action par un drame personnel, la mort de sa sœur qui, épouse du sergent Javier (chef du poste militaire) qui refuse de se rendre, succombe dans l’attaque armée.

D’entrée le Morenù sait que la lutte sera sanglante et déterminée mais, néanmoins, il veut garder un sens de l’honneur et de la justice : « L’alliance, il la fallait, celle des socialistes, des communistes et des syndicalistes, nous dit Joseph Peyré. Mais il fallait surtout, aux yeux du mineur, l’alliance des hommes propres, un coude à coude d’honnêtes gens. »

Or, très vite, il s’oppose notamment à un jeune rampero communiste qui pousse à l’excès et dont il sent les ambitions politiciennes lorsqu’il le croise de nouveau à Oviedo, où la révolution s’enlise : « Le rampero avait remplacé son bleu de mine par un cuir de commissaire moscovite, souple et gras, et que l’on sentait fourré en dedans », remarque-t-il.

À Ovieu (Oviedo en asturien), dès le commencement, des hommes du régiment d’infanterie de Pelayo se sont installés dans la tour de la cathédrale d’où ils canardent les insurgés et empêchent une prise totale de la ville. Surarmés et inflexibles, ils provoquent par ailleurs de nombreuses morts et de multiples blessés.

De leur côté, les révolutionnaires hésitent à bombarder la cathédrale et à la détruire et, quand ils croient bénéficier de l’aide d’une escadrille aérienne amie, il s’agit d’avions gouvernementaux qui mitraillent la grande place et les rues grouillant de civils…

Le Morenù qui, sans espoir, s’est attaché à une jeune infirmière combattante, assiste impuissant aux divisions et à l’écrasement de leur révolte spontanée mais militairement dépassée : « Par toute l’étendue de l’Espagne (…) partout le grand soulèvement d’octobre avait échoué », constate-t-il.

Dans L’Homme de choc Joseph Peyré, comme Joseph Kessel, Albert Camus ou Ernest Hemingway, un écrivain humaniste et clairvoyant, fait preuve d’une très grande justesse et maîtrise romanesque, dans ce récit des prémices de la guerre civile espagnole.

 

Michel Sender.

 

[*] L’Homme de choc de Joseph Peyré [Éditions Bernard Grasset, 1936], Le Livre de Poche, Paris, février 1972 ; 160 pages.

"L'Homme de choc" de Joseph Peyré

[**] Dans « Le siège du cuartel », dernière nouvelle de son recueil Coups durs paru en 1935 chez Gallimard (collection « Renaissance de la nouvelle » dirigée par Paul Morand), Joseph Peyré évoquait déjà l’attaque d’une caserne, mais à Haro, dans La Rioja.

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article