"La Bibliothécaire d’Auschwitz" d’Antonio G. Iturbe

Publié le par Michel Sender

"La Bibliothécaire d’Auschwitz" d’Antonio G. Iturbe

« Auschwitz-Birkenau, janvier 1944

Ces officiers, qui s’habillent en noir et regardent la mort avec l’indifférence des fossoyeurs, ne savent pas que, sur cette fange obscure dans laquelle tout s’enfonce, Alfred Hirsch a fondé une école. Ils l’ignorent, et il faut qu’ils l’ignorent. À Auschwitz, la vie humaine vaut moins que rien ; elle a tellement peu de valeur que l’on n’y fusille plus personne car une balle est plus précieuse qu’un homme. Il y a des chambres ordinaires où l’on utilise du gaz Zyklon parce qu’il réduit les coûts et qu’un seul bidon peut tuer des centaines de personnes. La mort est devenue une industrie qui n’est rentable que si l’on travaille à grande échelle. » [*]

 

Avec La Bibliothécaire d’Auschwitz, un roman écrit à partir de témoignages authentiques, Antonio G. Iturbe, écrivain et journaliste espagnol, a réalisé un remarquable document, pour tous les publics, qui a fait découvrir l’histoire de Dita Kraus, dite « la bibliothécaire d’Auschwitz ».

Le livre, dont la parution originale date de 2012, lui est dédié et, depuis, Dita Kraus a d’ailleurs publié ses propres Mémoires. En outre, l’édition française, comprenant une annexe sur « Sept années miraculeuses », nous donne de ses nouvelles jusqu’en 2019.

Dita Kraus, jeune fille tchèque née Edita Polachova en 1929 à Prague, a été déportée avec ses parents en 1943 au camp de Terezín puis, avec d’autres familles, à celui d’Auschwitz-Birkenau, plus précisément le camp BIIb où la direction a accepté la mise en place d’un bloc 31 dédié aux enfants.

C’est Fredy Hirsch, un sportif et éducateur tchèque que Dita connaissait de Terezín, qui dirige cette structure où des déportés donnent des cours et qui dispose clandestinement de quelques ouvrages dépareillés qui le soir sont cachés dans le plancher de la chambre de Fredy Hirsch, seul résident permanent du bloc 31, les enfants et les autres intervenants rejoignant leurs baraquements respectifs pour la nuit.

Dita, qui a déjà un fort goût pour la lecture (elle se souvient fréquemment d’avoir lu notamment La Citadelle d’A. J. Cronin et La Montagne magique de Thomas Mann), devient celle qui entretient, répartit et surveille dans la journée le fonds de sa petite « bibliothèque » composée très exactement de huit livres : un atlas de géographie, un Traité élémentaire de géométrie, la Brève histoire du monde d’H. G. Wells, une Grammaire russe, Le Comte de Monte-Cristo en français, les Nouveaux Chemins de la thérapie psychanalytique de Freud, un roman en russe et Les Aventures du brave soldat Švejk en tchèque (je reprends les titres et les graphies de l’auteur).

Une femme qui lit le français lui raconte Le Comte de Monte-Cristo et accepte d’en être le « livre vivant » pour les enfants, tandis qu’une autre détenue, Madame Magda, est celui du Merveilleux Voyage de Nils Holgersson.

Cependant le bloc 31 apparaît vite comme un îlot provisoire et menacé au milieu de l’Enfer. D’abord le père de Dita meurt, puis, apprenant l’envoi imminent des enfants en chambre à gaz, Fredy Hirsch se suicide, tandis qu’une « sélection » (confiée au docteur Mengele) s’opère parmi les « adultes ». Dita et sa mère échappent à la mort mais sont transférées à Bergen-Belsen dans des conditions épouvantables…

En plus de Fredy Hirsch et de Dita Kraus, Antonio G. Iturbe évoque également dans son récit l’évasion réussie de Rudi Rosenberg (qui, après la guerre, témoignera sous le nom de Rudolf Vrba) ou encore celle d’un soldat allemand espérant revenir pour libérer une déportée dont il était amoureux.

Il décrit scrupuleusement les conditions de vie du camp, nous permet de comprendre la complexité de son organisation et en deviner la résistance intérieure qui s’organise difficilement sans pouvoir empêcher l’inexorable horreur quotidienne de l’extermination programmée.

Livre de qualité, La Bibliothécaire d’Auschwitz d’Antonio G. Iturbe, grand succès mondial, à mon avis restera une référence.

 

Michel Sender.

 

[*] La Bibliothécaire d’Auschwitz (La bibliotecaria de Auschwitz, 2012) d’Antonio G. Iturbe, traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse [éditions Pygmalion-Flammarion, 2020], éditions de Noyelles (France Loisirs), Paris, avril 2021 ; 512 pages.

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article